IDÉE DANS LES ŒUVRES COMPLÈTES DE MALEBRANCHE
André Robinet
IDÉE DANS LES ŒUVRES COMPLÈTES DE MALEBRANCHE
207

L’approche lexicographique d’‘idée’ dans les œuvres de Malebranche doit

être abordée aujourd’hui à partir de quatre sources: les textes de l’auteur, les

apparats critiques des éditeurs des OC, les dépouillements lexicographiques

informatisés en histoire de la philosophie armée, les œuvres de récents com-

mentateurs attentifs à la textualité des discours philosophiques à l’époque

moderne. La seule consultation des textes de l’auteur bouche certains horizons

de recherche étant donné la méthode de travail de Malebranche qui prend

pour brouillon l’édition précédente de chacun de ses volumes. Les apparats

critiques sont indispensables pour restituer l’élongation diachronique qui a

affecté, durant quarante années, des écrits surchargés. Les Index exhaustifs de

l’opération PIM, dont nous avons présenté les méthodes et les progrès dans

chacun des Colloques du Lessico, permettent aujourd’hui de consulter l’inté-

gralité lexicale de l’œuvre: le gros volume d’Index en témoigne; mais il ne

servira plus que d’introduction aux 52 microfiches qui recueillent l’ensemble

des concordances classées à droite. Enfin il est loisible de se référer aux études

approfondies qui ont vu le jour ces dernières décennies. Néanmoins une syn-

thèse lexicale ne saurait être confondue avec une analyse métaphysique. Pour-

tant, on va voir qu’il est bien difficile avec la lexicographie d’‘idée’ chez

Malebranche de trouver des points d’application de cet item qui ne soient pas

rigoureusement en rapport avec les techniques philosophiques.

* * *

Recourons d’abord à la brutalité de la computation, telle qu’elle apparaît

dans le tableau ci-joint.

Les 3866 occurrences d’‘idée’ relèvent d’une graphie ordinaire, l’adjectif ‘

idéal’ est faiblement représenté, et ‘idéalement’ présentera plus d’intérêt.

Les 19 lexèmes latins proviennent de citations d’Augustin ou de Thomas

d’Aquin. Malebranche n’écrit plus en latin, ‘idée’ majuscule est uniquement

référable à des titres d’ouvrages ou de chapitres, ou à la désignation de la que-

relle des idées. L’usage de la majuscule ne correspond jamais, contrairement à

208

ce que nous avions exposé pour ‘ordre’, à une intention sémantique graphi-

quement insistante à un moment du développement de l’œuvre.

idée’ figure ainsi dans les très hautes fréquences, en cinquième rang des

mots pleins, environné d’un vocabulaire philosophique à haute spécialisation.

Rappelons l’attention sur l’exploit de ‘dieu’, avec plus du double d’emplois

que n’en connaît le second terme de la liste ‘esprit’. Ce relevé est comparable

à celui que nous avions obtenu pour les Méditations de Descartes, un tel relevé

n’étant évidemment pas prolongeable sur l’ensemble de l’œuvre cartésienne.

‘IDÉE’ DANS LES OC DE MALEBRANCHE

1 – Nombre des occurrences <idée> 9 idea 2 idéal 14 idée 1857 ideae 7 idéale 4 <idées> 69 ideam 4 idéales 2 idées 1931 ideas 1 3866 ideas 5

19 idéalement 27
2 – Ordre des fréquences décroissantes dieu 12123 Rappel du corpus 1. dieu 150 (X +1 ) esprit (s) 5609 des Méd. Mét. 2. idée (s) 150 corps 5150 de Descartes 3. matière 118 homme (s) 4278 4. esprit (s) 117 idée (s) 3866 5. corps 104 âme (s) 3445 raison (s) 3354

3 - Ventilation des occurrences par tomes

01 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14 15 16 17

476 429 282 119 71 601 107 86 444 152 97 428 78 26 106 109 225

209

4 - Densité dans chaque tome (nombre des occurrences / total des occurrences du tome)

Moyenne 0, 0002429 09 5627 15 4972 06 4739 12 3182 01 3167 17 3133 02 2760 13 2528 03 2250 16 1724 10 1664 04 1649 05 1015 11 1013 07 996 08 801 14 291

La ventilation des occurrences d’‘idée’ par tome et l’étude de densité qui

l’accompagne mettent en tête les deux volumes des OC, dans lesquels figurent

les écrits relevant de la polémique sur les idées avec Arnauld. On peut être

étonné du coefficient de densité du t. XV, mais cet Entretien d’un philosophe chré-

tien et d’un philosophe chinois
présent effectivement l’ultime exposé de Malebran-

che sur sa doctrine de l’idée. Le t. XIV des Entretiens sur la mort concerne un

autre type de connaissance que par idée. Quant aux tomes VII et VIII, ils

comportent les écrits sur la grâce, complémentaires de la polémique soutenue

contre Arnauld: leur relative pauvreté en ‘idée’ prouve l’étrangeté du champ

des discours sur la grâce à celui qui concerne la connaissance. Les deux ver-

sants de la polémique n’interfèrent pas lexicographiquement et induisent des

lexiques particuliers. Pour le reste, la présence d’‘idée’ est hautement attestée

dans chacun des tomes des OC.

Si l’on passe au détail des 3866 occurrences d’‘idée’, on peut écarter très

rapidement ce qui ressortit à l’usage des locutions langagières banalisées autour

d’‘idée’. Elles sont très peu nombreuses, et chacune d’elle se trouve investie

dans une telle réflexion sur cet item que même les locutions banales n’y

échappent pas. Dans le malebranchisme, ‘avoir une idée’, ‘donner une

idée
’, ‘se faire une idée’, etc. prennent un tour conceptuel précis qui les sort

du lot des locutions langagières spontanées. Il n’y aurait donc pas de direction

210

rhétorique pure des locutions d’‘idée’, chacune d’elle devenant l’enjeu d’une

discussion approfondie.

Quant à la direction polémique d’un tel vecteur de sens, il se trouve très

apparent du fait de la longue polémique entre Malebranche et Arnauld sur la

nature et l’origine de l’idée. Cette polémique engendre quelques locutions spé-

ciales: ‘philosophie des idées’, ‘nouvelle philosophie des idées’, ‘système

des idées
’, avec ces dérivés qui désignent Malebranche dans le code jansénis-

te: ‘le systématique’, ‘le méditatif’. On retiendra quelques qualificatifs

joints à ‘idée’ sous la pression polémique: ‘l’idée affreuse’ que les spinozis-

tes, auxquels on cherche à assimiler Malebranche, se font de Dieu et de la

Providence.

On peut donc considérer que la quasi totalité de cette très haute fréquen-

ce destine ‘idée’ à des emplois sophistiqués, compliqués à l’extrême par le

choc conflictuel des polémiques avec Arnauld et Régis. Du coup l’analyse lexi-

cographique monosémiotique ou binaire ne délivre son message que dans le

contexte de syntagmes plus longs. En effet la contextualité polémique fait s’en-

chevêtrer les mêmes propositions dans des positions anti-

thétiques. De plus les 40 années que Malebranche a passées à récupérer son

œuvre pour ses nouvelles éditions embrouillent des positions syntagmatiques

qui peuvent varier du semblable au contraire. Force est donc de faire interve-

nir dans ce vaste corpus, un vecteur temporel qui s’impose de lui-même pour l’ap-

proche du détail. Une lexicographie différentielle et diachronique doit voir le jour en

complète intelligence avec une histoire de la philosophie qui s’intéresse plus à

la dynamique des structures
qu’à leur positionnement ponctuel et inerte.

* * *

Toute étude paradigmatique est vouée a priori à l’échec, ‘idée’ n’a pas de

vicariant dans un contexte qui consiste au contraire à subdiviser les vecteurs

de sens amorcés par ce conduit, pour mieux faire apparaître l’originalité

monosémique du terme. Rien ne sera plus opposé à ‘idée’ que ‘notion’;

quant à ‘concept’, il n’existe pas dans le lexique malebranchiste. Toute

recherche synonymique est vaine, puisqu’il s’agit de dégager au contraire un

sens raffiné et unique pour un mot irremplaçable.

* * *

L’étude syntagmatique est par contre d’autant plus riche que le langage se

redresse et se rend plus dense autour du sens juste du mot propre: ‘idée’ ne

fonctionnera donc qu’avec un certain nombre d’associations qui en manifes-

tent l’unicité. Cette puissance syntagmatique d’‘idée’ apparaît nettement dans

211

les longs encolonnements de nos sorties concordantielles. En position + 1, on

observe dans les 330 ‘idée(s) claire(s)’, dans les 70 ‘idée(s) distincte(s)’. La

logique de l’idée se précise avec ‘idée(s) confuse(s)’, ‘générale(s)’ ‘éter-

nelle
(s)’, ‘intelligible(s)’, ‘particulière(s)’, ‘pure(s)’, ‘sensible(s)’, ‘va-

gue
’, ‘vulgaire’, etc. Pour Malebranche écrire ‘idée vraie’ reviendrait à écri-

re ‘cercle rond’: on n’en trouve donc pas l’association.

Quant aux ‘idée(s) de…’, on est frappé de leur dualité d’emploi. Tout y

passe de manière indéterminée avec ‘idée(s) de choses’, ‘de corps’, ‘d’ob-

jets
’; peu de dénominations précises de ces ‘choses’. Par contre une forte fré-

quence des ‘idées’ concernant Dieu, l’âme, le corps, qui sont les item à très

haute fréquence du lexique malebranchiste. Mais, et on commence ici à cerner

le sens singulier d’‘idée’, on a dans les 150 ‘idée de l’étendue’.

Le contexte polémique rend cette analysis situs dangereuse au niveau

sémantique. Par exemple ‘idée de l’âme’ n’intervient que dans un contexte de

négation, ‘idée de dieu’ que dans des entrecroisements difficiles à démêler

sans analyse phrastique.

Quant aux verbes qui entrent dans la constellation immédiate d’‘idée’, on

décompte dans les 1300 ‘représenter’ rien que dans le contexte -3+3 du pôle

idée(s)’. Le verbe y fonctionne avec 26 formes de sa conjugaison, étant l’un

des plus ouvragés du lexique malebranchiste avec ‘voir’.

Ces constats à grande dimension n’autorisent aucune conclusion du lexi-

cographique au philosophique, notamment pas sur le statut de la représenta-

tion à l’âge classique, ‘représenter’ est précisément ce qui est en question, et

la ‘représentation(s)’ (16 occ.) dépend du statut de l’idée.

* * *

Malebranche s’est référé lui-même lexicographiquement à une source his-

torique explicite qui permet une première mise en place de l’usage recherché.

Dans ce passage d’un écrit qui ouvre à sa dernière philosophie, il invoque un

passage bien connu d’Augustin sur les idées, qu’Arnauld avait rappelé dans les

VFI, VI, p. 52: «J’avertis une fois pour toutes qu’idée et perception n’est dans

mon dictionnaire que la même chose». Cette vicariance ne fait pas l’affaire de

Malebranche qui prend la balle au rebond en renvoyant au ‘dictionnaire’ que

se donne Augustin dans la 46ème des Quaestiones 83 (OC, VIII, pp. 914-915):

« Platon est le premier qui s’est servi de ce mot idée. Mais si, avant lui, ce mot

n’était pas en usage, il ne s’ensuit pas que ce qu’il appelle de ce nom ne fut

pas, ou ne fut connu de personne […]. Car il n’est pas vraisemblable qu’avant

Platon, il n’y ait eu personne qui fût sage, ou qui n’ait aperçu par l’esprit ce

qu’il nomme Idée, quoique ce puisse être». Quoiqu’il en soit de la véracité de

cette allégation pré-platonicienne, Malebranche poursuit sa citation d’Augus-

212

tin: «Les idées sont certains premiers modèles ou archétypes stables et immua-

bles de toutes choses lesquels n’ont point été faits et qui par conséquent sont

éternels et demeurent toujours les mêmes dans la Sagesse Éternelle qui les ren-

ferme». L’option de cette tradition platonico-augustinienne envahit l’œuvre à

partir de la polémique avec Arnauld et sera infiltrée dans les ouvrages précé-

dents au fur et à mesure des rééditions.

En même temps, Malebranche sort tout un arsenal thomiste peu remar-

qué par les commentateurs, qui permet de faire face aux accusations d’Arnauld

en invoquant de multiples passages de Thomas d’Aquin qui justifient par l’au-

torité les thèses avancées. Ce sont surtout les textes de Thomas qui concernent

l’‘efficace’ de l’idée que retiendra Malebranche dans un stade postérieur, à

partir de 1699 (φ5). Il conviendrait pour Augustin comme pour Thomas

d’Aquin, de se livrer à une exégèse spéciale de leur utilisation en utilisant nos

Index des citations.

Suscitée par la polémique, cette mise en place des autorités ne relevait pas

de la première argumentation, uniquement réflexive, avancée dès (φ1). C’était

alors beaucoup en fonction de la Méditation III de Descartes que s’exposait la

première doctrine de l’idée, laissant dans le vague le statut de l’idée vue en

Dieu. Cette souche historique constitue le nerf des écrits d’avant la polémique,

que la nécessité d’une tradition renforcera par la suite. Cette double apparte-

nance permet de poser le problème interne à la lexicographie d’‘idée’: une

direction de sens critique la seule «réalité formelle» de l’idée en tournant la

réflexion vers une «réalité objective» transcendante à l’esprit et non plus

immanente à lui. Mais les textes d’autorité interviendront pour résoudre la

question laissée béante: qu’est-ce qui se passe dans l’esprit à la réception de

l’idée transcendante c’est-à-dire quelles doivent être les conditions transcen-

dantales de la connaissance par idées transcendantes?

Une première approche d’‘idée’ s’impose par le biais différentiel et exclusif

qui tient à la récusation du sens et de l’imagination effectuée dans les Livres I

et II de la Recherche de la vérité. Tout est fait pour dissocier la connaissance par

idée d’une connaissance trompeuse comme celle qui nous vient des sens. Ce

qui veut dire que l’idée est d’une autre origine et d’une autre nature que sensi-

ble. La confusion n’est pas plus possible avec l’image, encore plus trompeuse

que nos impressions des sens (voir notre analyse d’‘imagination’ chez Male-

branche dans le précédent colloque). L’idée n’est donc pas l’image et ce sont

là deux relais éventuels d’‘idée’ qui deviennent impraticables. Les idées ne

sauraient être «confondues avec des sensations», «confondues avec des ima-

ges».

213

* * *

Une seconde approche s’impose par l’analyse de ce que l’on prétend être

l’idée, radicalement distinguée de la sensation et de l’image. La procédure syn-

thétique de la Recherche, III, II, élimine les faux sens donnés à l’idée en raison

d’explications concernant son origine.

1° L’idée n’est pas le produit d’une expérience de transformation des don-

nées sensibles ou imagées, qui s’effectuerait par le jeu d’espèces impresses,

expresses, d’intellect agent et patient. La critique de la notion de ressemblance

écarte radicalement toute commune mesure entre objet et idée. Cette critique

récuse les interprétations péripatéticiennes et gassendistes dès RV, III, II, II.

S’y adjoindra la critique expresse de Locke qui dans son Traité de l’entendement

établit «une opinion fort opposée à ce que pense le P.M. sur la nature des

idées’ (Rép. à la 3ème lettre, 19 mars 1699).

2° L’idée n’est pas produite par la puissance de l’âme, contrairement à ce

qu’estiment Hobbes ou Regius. La critique de la notion d’indépendance rejette

la doctrine du De Corpore qui attribuait à la réaction du cœur l’origine de la

représentation phénoménale du discours mental ou verbal.

3° Contre Descartes, l’idée n’est pas innée, ni créée avec nous. Cette rup-

ture montre, dès 1675, que Malebranche n’adhère plus au cartésianisme sur

des points très importants. La critique de la notion de ‘magasins d’idées’ per-

met de mettre en avant les principes de l’architectonique combinatoire, en

invoquant la considération des voies les plus simples qui économisent la

dépense «d’une infinité de nombre infini d’idées» que chaque esprit devrait

posséder.

4° Contre Arnauld, dès 1674, l’idée n’est pas une simple modification de

l’esprit, comme le prétend la Logique de Port-Royal. Les modalités de l’esprit

suffisent pour représenter l’esprit à lui-même confusément, c’est-à-dire pour

lui faire ressentir ses sensations et les produits de son imagination, mais non

pas pour «représenter quelque objet hors de lui». Cette prise de position

entraînera Arnauld à engager la polémique de 1683, qui vise les problèmes de

la grâce, sur le terrain des idées. Malebranche précisera sa critique de la repré-

sentation psychologique et dirigera résolument le vecteur du sens ‘idée vers

une sémantique de la réalité objective transcendante
.

La mise à l’écart de tout processus de similitude acquis ou spontané, per-

met d’aborder une troisième approche d’‘idée’, par la sectorialisation du champ

épistémologique rigoureusement défini dès RV, II, II. Une quadruple rupture

214

dans le réseau cognitif spécialise ‘idée’ dans une seule région: celle de la

connaissance claire et distincte des corps matériels par leur essence étendue.

1° Strictement, mais c’est là la source de multiples ambiguïtés rédaction-

nelles, il n’y a pas d’idée de Dieu, puisque la connaissance de l’infini infiniment

infini ne peut être représentée par du fini, par un être particulier ne possédant

pas l’infinité des perfections infinies. Dieu n’est connu que par lui-même, par

une vue immédiate et directe, par ‘simple vue’. Dans ce réseau ‘vue’ et ‘vi-

sion
’ ne relèvent pas de la compétence d’‘idée’. Or, dans le contexte cartésien

idée de dieu’ reste opérationnel au sens plein, et il y a une ‘idée de l’être

infiniment infini
’. Si bien que lorsque Malebranche raisonne en fonction des

preuves cartésiennes, il use largement d’‘idée de dieu’; mais quand il les pro-

longe selon sa propre doctrine, il conclut que Dieu n’est pas connu par idée,

mais par simple vue. Dans les Entretiens sur la métaphysique, Malebranche s’abs-

tiendra momentanément d’user de ce syntagme pour investir celui de ‘notion

de dieu
’.

2° Pas plus nous n’avons d’‘idée de l’âme’. Nul ne connaît son propre

esprit par idée claire et on ne peut le voir dans son idée. On en connaît l’essence

générale, la substance spirituelle pensante, mais nul ne peut déduire pour la

connaissance des esprits particuliers ce qui relie nos pensées singulières à cette

essence. Contrairement à la connaissance des corps qui s’effectue par déducti-

bilité à partir de leur essence étendue, on ne peut ressaisir son esprit que par la

terminologie incompréhensible de ‘force’, ‘efficace’, ‘faculté́’, ‘puissan-

ce
’. Nous nous connaissons nous-même ‘par concience’, ‘par sentiment

inté́rieur
’, pas par idée. Leibniz, Rousseau et Kant recueilleront cette impor-

tante thèse malebranchiste suivant laquelle si le «je pense» saisit la perception

d’une existence, il n’en connaît pas l’essence. Je sais que je suis, je ne sais point

que je suis. Nous n’avons pas connaissance de l’idée de notre âme, mais ceci

n’exclut pas qu’il y ait une idée de l’âme. C’est une position constante des

textes qui affirment que Dieu a connaissance de l’‘idée de notre â̂me’, que la

chute nous a voilé cette connaissance, que la communication nous en sera res-

tituée quand nous serons des corps glorieux: alors de nouveau nous aurons

l’idé́e de l’âme’. Avec cette réserve que Jésus-Christ a connaissance de l’idée

particulière des esprits, ce qui lui permet d’intervenir dans le gouvernement de

la grâce.

3° En conséquence, nous n’avons pas d’‘idée d’autrui’. La connaissance

des esprits autres que le nôtre ne peut se faire par leur idée, dont nous n’avons

pas communication. Elle se fait ‘par conjecture’.

4° Reste donc pour champ épistémologique propre à ‘idée’ celui de la

connaissance des corps: encore faut-il remarquer que cette connaissance par

idée porte sur la référence des corps existants à leur essence étendue, non sur

leur existence même. ‘Idé́e’ se trouve ainsi resserrée à un vecteur de sens

215

hyper-spécialisé: sa compréhension ne porte que sur la seule région de la

connaissance des corps créés par leur essence en raison de cette réalité objecti-

ve transcendante de lʼʽidé́e’. Ce qui conduit à cette définition de la Rép. aux

VFI
, XXIII, II: «Par idées, ou idées claires, j’entends la même chose. On

connaît une chose par son idée, lorsqu’en contemplant cette idée, on peut

connaître de simple vue ses propriétés générales, ce qu’elle enferme et ce

qu’elle exclut: et lorsqu’on s’applique à contempler ses propriétés générales,

on y peut concevoir des propriétés particulières à l’infini».

* * *

Il convient dès lors de pratiquer une quatrième approche à l’intérieur de ce

champ de validité épistémique. Cette approche centrale s’effectue selon le lexi-

que cartésien de la Méditation III et se développe lors des rudes diatribes échan-

gées avec Arnauld et Régis au sujet du rapport entre ‘ré́alité́ formelle’ et

ré́alité́ objective’, ‘ré́alité́ formelle’ ne pose pas de problème pour la pré-

sente analyse, puisqu’elle est prise pour la perception même en tant que per-

çue par l’esprit, effective, en acte. Si l’on prend ‘ré́alité́ formelle’ comme

repère central d’une règle verticale graduée, on peut faire coulisser ‘ré́alité́

objective
’ de la manière suivante au long de cet axe.

Première position. ‘Ré́alité́ objective’, au plus plat du langage, concerne la

saisie de la chose même en tant qu’elle se donne comme objet de l’intention-

nalité perceptive. Selon cette position réalistique, la chose est considérée com-

me un représentable provoquant sa représentation: il est connu par lui-même,

contrairement à la tradition platonico-augustinienne, cartésienne ou hobbe-

sienne.

Seconde position. ‘Ré́alité́ objective’ désigne la chose représentée par un

objet’ qui n’a plus rien à voir avec la chose qu’il représente puisqu’il est

propre à l’esprit, soit en raison du bi-substantialisme, soit en raison de la

«réaction» de Hobbes. ‘Ré́alité́ objective’ perd donc toute relation à ‘chose

et devient du représenté pour un représentant. Selon Descartes et Arnauld,

cette ‘ré́alité́ objective’ représentée est sur le même plan que la ‘ré́alité́

formelle
’ représentante: l’une et l’autre sont propres à l’esprit humain fini,

au titre de l’innéité ou de l’équivalence de nature entre représenté et représen-

tant. ‘Objectif’ signifie alors essentiellement ‘réprésenté́’, ‘repré́sentatif’,

pour distinguer, sur la même niveau d’intentionnalité le sujet intentionnalisant

de l’objet intentionnalisé. On peut dire qu’à ce niveau ‘ré́alité́ objective

passe au niveau-repère de ‘ré́alité́ formelle’.

Troisième position. Or c’est précisément ce qui va être discuté dans la querel-

le des VFI. Ou bien la philosophie installe la ‘ré́alité́ objective’ au même

niveau que la ‘ré́alité́ formelle’; ou bien on désolidarise les deux syntag-

216

mes: c’est ce que fait Malebranche en provoquant la montée de ‘ré́alité́

objective
’ au-dessus du repère de ‘ré́alité́ formelle’. Cette démarche rend

transcendante ‘ré́alité́ objective’. ‘Ré́alité́ objective’ apparaît alors en excès

par rapport à ‘ré́alité́ formelle’, le niveau psychologique ne suffit pas pour

rendre compte dʼʽidé́e’. Force est alors de recourir à un niveau ontologique

supplémentaire. Mais il est hors de question de baisser le niveau de ‘ré́alité́

objective
’ puisque tous les ponts sont coupés qui peuvent revenir à l’assimila-

tion entre ‘chose’ et ‘idé́e’. Force est alors d’édifier ‘idé́e’ dans un contexte

ontologique propre, transcendant. Voyons les commentaires de Malebranche

sur le texte de Descartes: «Quand je considère les idées comme étant simple-

ment des modifications de ma pensée, je ne reconnais entre elles aucune iné-

galité. (Vous voyez, Monsieur, que les idées ou les pensées en tant que modifica-

tions de l’âme, ne représentent rien, et qu’ainsi il n’y a entre elles aucune

inégalité). Mais, continue-t-il, en tant que l’une représente une chose, et l’au-

tre une autre, elles paraissent fort différentes les unes des autres. Car celles qui

me représentent des substances, sont quelque chose de plus grand, et pour par-

ler ainsi, contiennent plus de réalité objective [remarquez ces paroles] que celle

qui ne représentent que des manières d’être et des accidents. Et enfin celle par

laquelle je conçois un Dieu contient certainement plus de réalité objective que

celles qui ne représentent que des substances finies» (Trois lettres, I, III).

Ainsi la forme de la perception s’efface devant la perception de la forme,

et la révélation cognitive emporte avec soi l’idée loin de la présence psycholo-

gique. Si bien que ‘formel’ opposé à ‘objectif’ devient du subjectif incon-

naissable face à la saisie pleine et entière d’une forme représentative. Le perçu

ne suffit pas pour expliquer la représentation par idée, la perception n’explique

pas à la fois son contenant formel et son contenu objectif, suivant cet argu-

ment métaphysique radicalisé par Malebranche qu’il n’y a pas dans le perce-

vant en tant qu’acte psychique, de raison suffisante d’introduire la différence

dans le champ du perçu. Or nous ne percevons pas rien, et puisqu’il y a per-

ception de quelque chose, une réalité objectivante doit être requise pour expli-

quer la multiplicité perçue. Ainsi la philosophie mûre de Malebranche (φ4)

projette très loin vers la transcendance la nature d’une idée sans origine.

* * *

On comprend pourquoi les discussions sur la définition large, vague,

générale dʼʽidée’, qu’Arnauld tente d’imposer à Malebranche, ne peut satisfai-

re ce dernier.

Au sens indéterminé, dont Malebranche convient, l’idée est l’objet de la

pensée, son «objet immédiat et direct». C’est «tout ce que l’esprit aperçoit

immédiatement», et tel est «le vrai sens d’Arnauld» (VFI, pp. 289-291).

217

Si Malebranche en convient, c’est tout à fait comme Copernic concédant

à sa concierge que le soleil tourne autour de la terre...

Que l’idée soit «l’objet immédiat de la pensée», certes; mais est-elle pour

autant un objet par et pour et dans la seule pensée? L’objectif et le formel ne

résidant plus sur le même plan du cognoscible, une autre définition doit être

inscrite. Si la perception percevante est insuffisante pour expliquer la percep-

tion pérçue, faut-il pour autant rejeter la réalité conçue dans le sensible, dans

l’imaginaire? Ou au contraire peut-on, au niveau même de l’intelligibilité du

perçu entreprendre cette explication de la transcendance de l’idée en faisant

appel à la connaturalité de l’esprit divin avec la Sagesse divine? Bref, en fai-

sant de la vision en Dieu le complément ontologique de la perception actuelle,

afin d’expliquer la vérité du divers en termes d’éternité et non de psychologie?

Ainsi, les idées «ne sont donc pas que des modalités de l’âme, comme les figu-

res sont des modifications de la matière» (Rép. VFI, XXIV, § XII). La doctri-

ne mûre, après la polémique, consolidera l’architectonique cognitive de la

vision de l’idée en Dieu et de sa participation par l’esprit. La ‘ré́alité́ objecti-

ve
’ de l’idée est en Dieu, vue en Dieu par l’esprit fini.

* * *

Nous avons été conduits à distinguer des plages lexicographiques diachro-

niquement différenciées qui suscitent une double interrogation. L’une, propre

à (φ3) et entérinée par la suite, concerne le statut de l’idée vue en Dieu. L’au-

tre, qui nous avait conduit à distinguer (φ5) entraîne un retour du transcendant

au transcendantal. La première concerne ‘é́tendue intelligible’; la seconde

efficace de l’idé́e’. L’extradition de ‘ré́alité́ objective’ dans le Verbe éter-

nel entraîne une supposition maligne d’Arnauld, selon laquelle Malebranche

mettrait en Dieu la réalité formelle de la matière. Les indices diachroniques

lexicographiques deviennent en ce cas déterminants pour l’étude de l’archi-

tectonique dynamique.

La première thèse de ‘monde intelligible’ (φ1) exprime le principe de la

simplicité des voies dans le domaine de l’idée en ramenant à un seul magasin

d’idées, ce que l’innéisme et le créationnisme constituaient en autant de lots

d’idées qu’il y avait d’esprits. L’idée est d’abord qualifiée de ‘spirituelle’,

permettant lʼʽunion’ entre l’esprit fini et l’esprit infini, faisant connaître les

corps créés par «un être purement intelligible». Mais cet unique magasin

d’idées est encore conçu sous le rapport de la correspondance terme à terme,

sans similitude certes, entre le divers de l’expérience perceptive et l’idée. Il y

aurait des ‘idées de...’, autant que de ‘choses’ perçues. L’étendue est l’es-

sence commune à tous les corps créés, qui en permet la parfaite cognoscibilité

en raison d’un retour des vérités éternelles qui, dans les premiers écrits sont

218

encore, à la cartésienne, créés. Dans l’étendue se fonde la connaissance du

dissemblable de la perception par figures et mouvements des figures.

Convenait-il de laisser traîner cette correspondance terme à terme, alors

qu’on évinçait le principe de ressemblance? Et que le principe architectonique

de simplicité réclamait la réduction des ‘lots d’idé́es’ à un seul qui soit ren-

forcé par la multiplicité des idées au bénéfice d’une seule, celle dʼʽé́tendue

intelligible
’?

Il est remarquable que l’apparition du syntagme ‘idé́e d’étendue’, ‘é́ten-

due intelligible
’, ‘idé́e de l’é́tendue ou é́tendue intelligible’, ne s’effec-

tue qu’avec la philosophie mûrissante (φ3). L’étendue intelligible devient la

seule ‘idé́e’ au sens plein, qui vaut en vérité pour tous les corps. La source de

la connaissance du divers de l’expérience réside dans cette disposition trans-

cendantale de la raison qui les représente: un armement d’intelligibilité propre

à tous les esprits et dominant l’ensemble de l’expérience perceptive des corps

créés. En toute rigueur, il n’y a plus d’idées au pluriel, ou que de manière

subordonnée à l’unicité du champ de l’idée d’étendue ‘ou’ étendue intelligi-

ble. Nous ne pouvons parler d’idées au pluriel qu’au titre des modalités de

l’étendue intelligible, qui permettent le discernement des corps par les varia-

tions de leur essence géométrique.

Remarquons que Malebranche ne dit jamais ‘idé́e de l’étendue intelli-

gible
’, parce qu’il n’a pas ‘d’idée d’idées’. Ce ‘ou’ n’est pas un et. C’est un

peu le «sive» spinozien: une assimilation différentiatrice. En effet, ‘é́tendue

intelligible
’ se met à fonctionner en même temps que le vocabulaire de

lʼʽarchétype (s)’ (116 occ.), volontiers avec majuscule, et ‘modèle(s)’ (99).

L’étendue intelligible devient strictement ‘idé́e primordiale’, sous l’influence

du lexique thomiste consulté.

Ainsi se met en place une disposition transcendantale qui exprime la parti-

cipation de l’esprit à cette idée unique vue dans le Verbe éternel. La raison

humaine, pour ce qui est de la connaissance des corps créés, est armée d’un

dispositif technique précis, ramenant du transcendant au transcendantal la

théorie de la vision en Dieu et évitant sa dérive hyper-philosophique. Car il

faut bien que la ‘ré́alité́ objective’ ne stagne pas dans la raison divine et

s’offre en participation à la raison humaine par ce cadre «primordial» de

l’étendue intelligible.

* * *

Or l’apparition plus tardive (φ5) d’un autre syntagme qui dessine un

relief accentué dans les dernières corrections et les dernières œuvres, achève

ce processus de transcendantalisation
. Si l’idée était purement transcendante, si sa

ré́alité́ objective’ était d’un niveau autre que celui de sa ‘ré́alité́ for-

219

melle
’, on pouvait se demander comment l’esprit fini pouvait être alerté de

sa présence, si rien, dans cette substance de l’esprit n’était modifié. Quand

Régis reprend en 1694 les objections d’Arnauld décédé, les amis de Male-

branche le pressent de répondre à la question posée: soit, la ‘ré́alité́ objec-

tive’ de l’idé́e est en Dieu et vue en dieu, mais comment l’esprit fini

en prend-il connaissance, autrement dit peut-on se passer d’une ‘ré́a-

lité́ formelle
’ exprimant la présence de l’idée en un mode de l’esprit?

Même s’il ne s’agit que de l’empreinte d’un sceau, encore faut-il qu’une

modification affecte l’âme pour qu’elle en aie conscience. Restons certes

dans l’hypothèse occasionnaliste: mais que se passe-t-il dans l’esprit fini

quand il conçoit selon l’idée, selon l’étendue intelligible? D’où la réintro-

duction d’un lexique de la force, qui double celui de la forme, et qui expri-

me en termes de causalité la présence représentative de l’idée à l’esprit. Car

il n’en reste pas moins que l’idée est reçue par l’esprit et la question se

pose en termes de praxis au niveau des modalités qui doivent accompagner

la vue de l’idée intelligible.

Si bien que, à partir de 1699, le substantif et l’adjectif ‘efficace’ envahit

l’environnement dʼʽidé́e’ pour faire fonctionner les deux syntagmes dʼʽeffica-

ce de l’idé́e
’ et dʼʽidé́e efficace’. On observe en même temps une révolu-

tion lexicographique remarquable affectant les derniers écrits. Car dans les pre-

miers la structure oppositionnelle entre idée et sentiment est ferme et stable.

L’idée ne touche pas l’esprit, contrairement au sentiment; la vision en Dieu

dans l’ascèse au sensible, à l’image, et à toute ‘ré́alité́ formelle’. C’est une

des illustrations de la pensée sans signe propre aux cartésianisme. Or, avec (φ5)

l’idée qui ne créait pas de modalités de l’âme, contrairement à la perception,

se mettait à ‘toucher’ l’esprit. D’une opposition stricte entre idée et percep-

tion, on passait à une structure oppositionnelle relative entre ‘perception

pure
’ et ‘perception sensible’, la perception pure touchant ‘lé́gè̀rement

l’esprit, la perception sensible la touchant ‘vivement’. Ce que nous avions

exposé dans Système et existence dans l’œuvre de Malebranche, à partir de nos apparats

critiques, se trouvait confirmé et précisé par la lexicographie informatique devenue

exploitable grâce à l’opération PIM.

Une amorce de cette démarche du transcendant au transcendantal est

repérable à propos de l’adverbe ‘idé́alement’. Les quatre occurrences souli-

gnées dans les Trois let., I, II, § K, s’élèvent contre l’assimilation de cet adver-

be à ‘objectivement’, et souhaitent qu’il signifie ‘effectivement’, que les

idées soient en Dieu tout autrement qu’en moi, et parce que la substance divi-

ne en est représentative, ‘intelligiblement’. Or cette effectivité dans la subs-

tance divine, ne pourra que se développer dans le sens de lʼʽefficace’.

***

220

On mesurera le chemin parcouru à cette rectification qui concerne la

définition dʼʽidé́e’ que donne la RV, III, II, I, § I.: «Ainsi par ce mot idée, je

n’entends ici autre chose, que ce qui est l’objet immédiat, ou le plus proche de

l’esprit, quand il aperçoit quelque objet». Ce texte est propre aux éditions (I-

IV) de la RV. En 1700 et 1712 (V-VI), on lit à la suite ce complément:

«c’est-à-dire ce qui touche et modifie l’esprit de la perception qu’il a d’un

objet». Ainsi se précise le statut transcendantal de la raison qui fait maintenant

de la présence de l’idée à l’esprit fini la condition de sa représentativité. Si l’on en

avait convenu plus tôt, si les architectoniques étaient présentes toutes fourbies

à la pensée des philosophes, on se serait évitées, et cette polémique et ces

variations diachroniques. Mais l’étude lexicographique des textes est telle

qu’elle exige de la méthodologie structurale autre chose que des enchaîne-

ments mécanistes, et qu’il faut qu’elle devienne diachronique dynamisante.

Leibniz avait aperçu la solution en s’interrogeant en novembre 1698 sur

la connaissance et les idées, à propos de la querelle Arnauld-Malebranche:

«Quod ad controversiam attinet, utrum omnia in Deo […] an vero proprias

idea habeamus, sciendum est, etsi omnia in Deo videremus [ce qui est la posi-

tion de Malebranche], necesse tamen esse ut habeamus et ideas proprias, id est

non quasi icunculas quasdam, sed affectiones sive modificationes mentis nos-

trae».

En invoquant Leibniz, on en vient naturellement à un sursaut considéra-

ble de l’œuvre de Malebranche, violemment opposée au lexique cartésien et

spinozien, et qui conduit à la réhabilitation de la causa finalis. La lumière du

Verbe renferme les idées de tous les ‘ouvrages possibles’, et le vocabulaire du

possible’ entraîne l’œuvre de Malebranche vers la philosophie combinatoire

de la fin du siècle. La lumière du Verbe renferme les ‘desseins possibles’, les

voies possibles’. L’être possible, loin d’être un néant d’existence et de vérité,

devient l’archétype signifiant de l’ensemble des êtres, et pas seulement des

corps créés, mais de toutes les perfections propres aux créatures. L’armature

lexicographique des syntagmes combinatoires malebranchistes et leibniziens

tranche par rapport aux philosophies cartésiennes et spinoziennes.

* * *

Il nous resta à construire prospectivement ce qui ressort de cette étude

dʼʽidé́e’, en répertoriant les vecteurs de sens véhiculés par le conduit ‘idé́e’.

  • I(1)dé́e. Sens indéterminé: «tout ce que l’esprit aperçoit immédiate-

    ment».
  • I(2)dé́e. Sens négativement considéré: ce qui n’est ni la sensation, ni

    l’image, ni une simple modification de l’esprit. Et qui ne relève ni de la

    connaissance de Dieu, ni de celle de soi, ni de celle d’autrui. Bref ce qui ne se

    221

    réduit pas à «la réalité formelle»: ce dont la «réalité objective est vue en

    Dieu».
  • I(3)dé́e. Ce qui est représentatif de quelque objet corporel créé: «la

    connaissance des propriétés générales, enfermées et exclues» dans la «réalité

    objective» des corps. Sens le plus strict dans son rapport à la connaissance géo-

    métrique des corps rapportés uniquement à l’essence étendue.
  • I(4)dé́e. Archétype ou modèle. Implique la réduction des idées à l’uni-

    que idée d’étendue dans laquelle sont modélisés géométriquement les corps.

    Ce qui fait éclater toute ressemblance terme à terme entre l’idée et l’idée.

    D’où la doctrine de «l’idée d’étendue ou étendue intelligible».
  • I(5)dé́e. Possible impliqué dans la perspective combinatoire qui porte

    non seulement sur les propriétés géométriques des corps, mais sur l’ensemble

    des perfections attribuables aux autres substances (spirituelles) de la création.

    Archétype et modèle impliqués dans le calcul d’optimum d’un dessein par des

    voies simple.
  • I(6)dé́e. Considération de l’efficace par laquelle substance divine et

    substance de l’esprit humain sont en contact. De ce point de vue transcendan-

    tal, l’idée devient une «perception pure» opposée aux «perceptions sensibles».
  • P.S. Voici ma dernière note au sujet des développements de l’opération PIM 71. J’avais fait

    paraître en 1984 un Index général: vocabulaire d’auteur, Index des occurrences, concordance des hautes fréquen-

    ces
    , Vrin, sous le sigle de deux étoiles en raison d’un premier Index des citations paru en 1970. Les

    Oeuvres complètes de Malebranche entraient ainsi dans l’ère du presque-livre. Les voici franche-

    ment dans l’ère du non-livre avec les trois étoiles de l’Index microfiché de l’ensemble des concordances,

    Vrin, 1990, dont les 52 microfiches comportent la totalité des occurrences classées à droite selon

    la ligne. On possède ainsi tout le tissu linéaire de l’œuvre, aujourd’hui solidement armée. Bien

    entendu la consultation sur écran est possible à partir de nos disques. Mission remplie!



    André Robinet . :

    This page is copyrighted

    Refbacks

    • There are currently no refbacks.