IDÉE / IDEE DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE DES LUMIÈRES EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE
Ulrich Ricken
IDÉE / IDEE DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE DES LUMIÈRES

EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE
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Contrairement aux langues romanes et à l’anglais, ce n’est qu’au cours

d’une assez longue évolution s’effectuant au 18e siècle, que le mot Idee a été

adopté dans la terminologie philosophique ainsi que dans le vocabulaire cou-

rant de l’allemand. Il s’agit là d’un processus étroitement lié à l’évolution de la

philosophie de l’Aufklärung dans ses rapports avec celle des Lumières dans les

autres pays européens, notamment en France et en Angleterre. Nous retrace-

rons cette évolution en évoquant dans un premier temps la problématique

«Idee oder Begriff? Christian Wolff et la formation d’une terminologie philoso-

phique allemande», pour en venir ensuite à la thématique «Begriff und Idee:

l’enrichissement de la terminologie de 1’Aufklärung, effet d’une évolution

interne ou d’une intertextualité européenne?»

1. Idee oder Begriff? Christian Wolff et la formation d’une terminologie philosophique

allemande
.

On ne saurait cerner ce problème sans tenir compte des précurseurs

immédiats de Wolff en Allemagne, de même que du contexte européen dont

Wolff et ses contemporains allemands connaissaient parfaitement la terminolo-

gie philosophique.

Le mot allemand Idee existe-t-il dans la terminologie de contemporains de

Wolff aussi importants que Leibniz, Tschirnhaus, Thomasius, August Herr-

mann Francke? En ce qui concerne Leibniz, M. Poser a signalé dans sa com-

munication, à côté de l’emploi très fréquent d’idea et d’idée dans les textes

latins et français de cet auteur, quelques occurrences du mot Idee dans un texte

allemand assez bref (Die philosophischen Schriften von Gottfried Wilhelm Leibniz

herausgegeben von C. I. Gerhardt, Berlin 1875-1890, vol. 5, p. 26-30).

On ne saurait pour autant en conclure que le terme Idee appartenait déjà à

cette époque au vocabulaire de l’allemand. Encore que le champ sémantique

constitué en latin par les termes idea, conceptus, notio, cognitio était pour Leibniz et

ses contemporains d’une actualité qui devait inciter à en trouver l’équivalent

en allemand.

300

Quant à Tschirnhaus et Thomasius, le terme idea et son champ sémanti-

que ont même été évoqués dans la fameuse controverse au cours de laquelle

Thomasius reprocha à Tschirnhaus de professer une philosophie proche de cel-

le de Spinoza. Au cours de ce chapitre assez peu réjouissant de la Frühaufklä-

rung
, Thomasius, dans son compte-rendu de la Medicina Mentis de Tschirnhaus

en 1688, avance comme preuve du spinozisme de l’auteur son analogie avec

Spinoza dans la définition des genera cognitionis, c’est-à-dire des termes idea,

conceptus
et notio. Dans sa réplique rédigée en allemand, Tschirnhaus se défend

d’être partisan de Spinoza tout en ne niant pourtant pas qu’il adhère dans une

certaine mesure à l’emploi que fait celui-ci des mots d’idea et de conceptus.

Étant donné l’intérêt primordial de ce texte pour notre propos, citons-en

quelques lignes qui illustrent d’autre part le procédé tout à fait courant à l’épo-

que d’intercaler une terminologie latine ou française dans un contexte alle-

mand. Ainsi, dans ce texte où les termes latins sont imprimés en caractères

romains au milieu du texte allemand imprimé en gothique, Tschirnhaus écrit à

propos de Spinoza:

«… ich weiß wohl …, daß er ideam definiri per mentis conceptum. Hierinn

bin mit ihm so weit einig, daß conceptus vocabulum klärer als idea, und er also

wohlgetan, daß er ideam durch dieses erklähret, wie ich pflege; aber hierinn

bin in totum mit ihm different, daß er meynet, daß das Wort mentis conceptum, das

vocabulum ideae so erklähre, daß wir à priori wissen, quid in sua natura sit idea.

Dannenhero bin der gewissen Meynung, daß uns dieser Philosophus ganz keine

definitionem ideae gegeben, wie er wohl meynet: denn hierinn differire ich wiede-

rum von ihm und des Cartes essentialiter, wie p. 221 meines tractats klar darge-

than…» (Thomasius, Monatsgespräche, 1688, p. 765 sq.).

Ce texte traduit donc tout l’intérêt que des représentants éminents de la

Frühaufklärung portaient au champ sémantique du mot idea et démontre en

même temps l’absence d’une terminologie allemande.

Environ vingt ans après la parution de ce texte, Leibniz recommande

Christian Wolff pour la chaire de mathématiques à l’Université de Halle, uni-

versité qui ne fut créée qu’en 1694 et dont Thomasius fut d’ailleurs le fonda-

teur spirituel. Bientôt Wolff ne se contente plus d’y enseigner les mathémati-

ques et professe également la philosophie avec tout l’éventail de disciplines

que celle-ci comprenait alors. A cette même époque, Thomasius et August

Herrmann Francke continuaient d’enseigner eux aussi à l’Université de Halle

qui fut la première à généraliser l’enseignement universitaire en langue alle-

mande.

C’est alors que Christian Wolff se propose d’élaborer la terminologie

scientifique allemande que Leibniz avait exigée, sans toutefois la créer lui-

même. Quant à Thomasius, il avait fait scandale en professant ses cours en

allemand à l’Université de Leipzig avant de préférer l’air plus libre de Halle.

301

Cependant, il n’avait pas non plus élaboré de véritable terminologie allemande

puisque ses textes, tout en étant rédigés en allemand, se servaient encore cou-

ramment d’une terminologie latine ou française, même si ce n’était pas au

même degré que dans le texte de Tschirnhaus que nous venons de citer.

Ainsi, dans de nombreux passages de son Einleitung zu der Vernunftlehre

dont la 5e édition parut en 1719, Thomasius se sert des termes latins idea,

conceptus, notio. On pourrait multiplier les citations de ce genre: «… jedoch ist

kein Zweifel, daß unter allen ideis keine deutlicher sind als die ideae quantitatis,

nämlich numeri mensurae et temporis. … Die ideae substantiarum aber, …» (p. 83-

84). «Also ist es auch mit denen ideis numerorum bewandt, … aber daraus doch

die ideae motuum oder die productio substantiae nicht bewiesen werden können. …

Zum wenigsten möchte ich wohl wissen, was ein von Natur Blinder sich für

eine ideam von einem Triangel… machte, … was mit denen ideis, die der

menschliche Verstand von den in die Sinne imprimirten Dingen macht, über-

einstimmt, das ist wahr…» (p. 86-87). «… der Unterschied zwischen denen

ideis und conceptibus verosimilibus …» (p. 138).

Comme c’était alors le cas dans les textes scientifiques allemands, Thoma-

sius observe ainsi même la déclinaison latine des termes idea, conceptus, etc., tout

en les plaçant au beau milieu de mots allemands.

Cependant, dans ces mêmes textes, on peut constater çà et là une certaine

tendance à la germanisation de la terminologie se réalisant sous deux formes

principales:

– Premièrement, l’emploi de termes allemands comme Gedanke pour

idea, notio, conceptus, et de begreifen pour concipere.

– Deuxièmement, l’emploi de termes latins qui ne sont plus soumis à

la flexion latine, comme das Concept.

Le terme d’idea fait son entrée en allemand par l’intermédiaire du mot

français idée, écrit tantôt avec, tantôt sans accent, ce qui témoigne ainsi d’un

premier degré de germanisation.

August Herrmann Francke voulut donner à ses disciples «eine général idée

der Wissenschaft», donc idée avec accent. Mais dans les textes de Thomasius

précédemment cités, on peut parfois rencontrer à côté d’idea ou d’idée avec

accent, le terme idee écrit sans accent! Ainsi, dans la Vernunftlehre, après s’être

d’abord servi du terme idea en flexion latine, Thomasius dit: «Die größte

Schwierigkeit scheinet darinnen zu bestehen, daß die Menschen zuweilen öf-

ters sich sogar wunderliche und falsche ideen von einem Dinge machen, und

solchergestalt die ideen den Menschen zu betrügen scheinen …» (p. 88).

Cependant, même en ce cas précis de germanisation assez avancée du ter-

me, celui-ci commence par une minuscule, contrairement aux substantifs alle-

mands du même texte. De plus, Thomasius continue à observer l’habitude

302

alors obligatoire en allemand d’imprimer les termes empruntés au latin ou au

français en caractères romains au milieu des caractères gothiques du texte alle-

mand.

Ces quelques exemples illustrent la situation dans laquelle Wolff se pro-

posa d’en finir avec la «Mischsprache» des textes scientifiques allemands.

Alors qu’a-t-il fait du terme latin d’idea et du terme français d’idée, lui qui

connaissait parfaitement un grand nombre de textes latins véhiculant le terme

idea (y compris ceux de Descartes) ainsi que des textes français d’auteurs com-

me Malebranche, Arnauld, Bernard Lamy, dans lesquels le terme idée tenait le

rôle qui a déjà été évoqué dans plusieurs communications, de même que l’em-

ploi fréquent d’idea et d’idée par Leibniz dans ses textes latins et français. Ajou-

tons que Wolff avait également lu de près des textes de John Locke en anglais

et en latin, véhiculant à leur tour idea sous sa forme anglaise et latine.

Face à cette triple tradition latine, française et anglaise, ne fallait-il pas

s’attendre à ce que Wolff continue les tentatives amorcées en vue de germani-

ser le mot français idée? Il ne le fit pourtant pas et proposa même deux termes

allemands: Begriff et Vorstellung.

Empruntés à la langue allemande courante et érigés en termes scientifi-

ques, ces deux mots devaient en même temps différencier et ainsi se partager

l’extension sémantique qu’avait fréquemment le terme idea: Begriff soulignait le

caractère universel, classificateur et abstrait d’une pensée, tandis que Vorstellung

désignait plutôt la pensée en tant qu’acte de l’imagination.

Or, le choix de Begriff et Vorstellung à la place d’idée s’inscrivait dans un

programme délibéré de Wolff, programme soutenu d’une théorie linguistique

et consistant à choisir des mots du vocabulaire général allemand afin d’en faire

les éléments d’une terminologie scientifique: ce qui, dans tous les cas, exigeait

une signification nouvelle qui quant à elle devait être motivée, selon la théorie

de Wolff, par la signification qu’avait le mot en question dans la langue alle-

mande courante. Ainsi, principium mutationum devient sous la plume de Wolff

Quelle der Veränderung, tandis que principium rationis sufficientis devient Satz vom

zureichenden Grunde
, et que idearum associatio se traduit par Vergesellschaftung der

Begriffe
(pour l’élaboration de la terminologie de Wolff voir plus en détail Ric-

ken
1989).

Wolff appela Grund der Benennung cette motivation des termes scientifiques

allemands par la signification qu’ils avaient dans la langue courante. Le Grund

der Benennung
, conférant en quelque sorte aux termes scientifiques leur raison

suffisante, connut quelque fortune dans la théorie linguistique allemande du

18e siècle. Pour l’emploi de Begriff à la place d’Idee, cette raison résidait dans la

signification de Begriff qui dans l’allemand courant de l’époque était celle de

«contenu». Le choix de Begriff comme terme scientifique fut sans doute sensi-

blement influencé par l’emploi déjà courant chez Thomasius du verbe begreifen

303

dans des textes philosophiques, verbe qui lui aussi illustre parfaitement le

Grund der Benennung dans son emploi philosophique ou psychologique motivé

par la signification courante et concrète de begreifen au sens de «contenir». (On

peut renvoyer à l’analogie que présente en français le verbe «comprendre»

dans le sens de «contenir» d’une part, et dans celui d’«entendre» d’autre

part).

Conformément à sa théorie linguistique et à son programme d’élaboration

d’une terminologie scientifique allemande, Wolff devait donc se décider en

faveur des termes Begriff et Vorstellung plutôt que d’adopter des emprunts étran-

gers tels que Idee, Konzept, Notion, termes étrangers pour lesquels il n’y avait pas

de Grund der Benennung dans la langue allemande courante.

Un dictionnaire qui, déjà du vivant de Wolff, fut consacré à sa terminolo-

gie allemande, n’enregistre même pas l’item Idee mais accorde tout un dévelop-

pement au terme Begriff et fait également figurer Vorstellung (Heinrich Adam

Mei
ßner (1737), Philosophisches Lexikon, darinnen die Erklärungen und Beschreibungen

aus … Herrn Christian Wolffens sämmtlichen teutschen Schriften … zusammen getra-

gen
…, Bayreuth/Hof.-Neudruck Düsseldorf 1970).

Cependant, vu l’importance primordiale de Begriff pour la logique de

Wolff, Vorstellung étant plutôt un terme psychologique, c’est Begriff qui devait

devenir pour les contemporains de Wolff la notion centrale de sa philoso-

phie.

La longue discussion menée depuis Descartes sur les idées claires, distinctes,

obscures, etc., discussion reprise par Leibniz ainsi que beaucoup d’autres, trouve

ainsi sa continuation et même une élaboration plus poussée sous forme de la

distinction entre les qualités attribuées au Begriff: deutliche, undeutliche, klare,

dunkle Begriffe
. De sorte que la connaissance approfondie des choses sous forme

de deutliche Begriffe devient même pendant quelque temps un critère, sinon le

critère pour Aufklärung. Et à la fin du siècle, un dictionnaire propose Begriffs-

forscher
comme synonyme de philosophe, et Begriffsforschung pour l’activité du phi-

losophe, tout en renvoyant au terme Forscher der Begriffe dont Kant se serait

lui-même servi (Joachim Heinrich Campe, Wörterbuch zur Erklärung und Ver-

deutschung der unserer Sprache aufgedrungenen fremden Ausdrücke
, Braunschweig 1801,

p. 526).

Déjà du vivant de Wolff, l’emploi systématique du terme Begriff devait

d’ailleurs devenir un signe d’appartenance au wolffianisme.

Comme nous le savons, Wolff, dénoncé par les piétistes, fut chassé de

Halle en 1723 pour être rappelé en triomphe à cette même université en 1740

par le nouveau roi de Prusse Frédéric II. Cet événement fut ressenti comme

une victoire de l’Aufklärung, et ceci pas seulement en Allemagne d’ailleurs.

Wolff finit par trouver des alliés même parmi les théologiens qui adoptèrent sa

philosophie en vue d’harmoniser Vernunft et Offenbarung, la raison et la foi.

304

C’est l’un d’entre eux qui, dans les années 40, devait constater que le parti

adverse ne pouvait souffrir le terme allemand Begriff et en faisait une sorte de

marque diffamatoire. Il s’indigna de ce que ce terme fût taxé de semi-hérésie

et de ce qu’on lui préférât les mots étrangers de Concept, Notion ou Idea: «Man-

che wollen das Wort Begriff nicht sogar einmal leiden und machen dasselbe

recht zu einem Schiboleth, an welchem man einen Wolfianer sogleich erken-

nen könne, wie dort die Männer von Gilead die Ephraimiten an dem letztge-

dachten Worte erkanten. … Wenn man Existenz, Concept, Notion oder Idea sagt,

so läßt mans gelten; aber wenn man sich seiner reinen Muttersprache beflei-

ßigt, und die Worte gut deutsch giebet, so soll es schon eine halbe Ketzerey

seyn» (Reinbeck 1742, p. XLVII).

Malgré ce genre de critique, l’immense propagation de la pensée de Wolff

soutenu autant par ses nombreux partisans que par les éditions répétées de ses

ouvrages allemands, devait implanter solidement le terme Begriff dans la termi-

nologie philosophique et scientifique d’où il ne manqua pas de rayonner dans

d’autres domaines de la langue.

Cependant, cette prédominance de Begriff n’empêcha pas le terme d’Idee

de déjà faire son entrée dans la langue allemande au cours de la première par-

tie du 18e siècle. La pression de la terminologie latine, française et anglaise,

présente en Allemagne sous forme de nombreux écrits, a créé pour ainsi dire

des têtes de pont pour l’introduction du mot Idee dans la terminologie philoso-

phique allemande.

Ainsi, le Philosophisches Lexicon de Johann Georg Walch paru en 1726 et

réédité plusieurs fois, donne pour Idee (sans accent, donc sous une forme alle-

mande) un assez long développement, quitte à se servir ensuite très souvent du

terme de Begriff pour expliquer les différentes sortes d’idées dans des défini-

tions du genre:

Allgemeine Idee, idea universalis ist ein abstrakter Begriff.

Außerordentliche Idee ist der Begriff einer zufälligen Eigenschaft…

Cependant, malgré un certain nombre de percées du mot Idee à côté de

Begriff, ce dernier terme prévaut nettement pendant la première moitié du 18e

siècle de sorte à exclure une véritable propagation et une adoption du terme

Idee en allemand.

Cet état de choses est illustré par les dictionnaires français-allemand et

allemand-français de l’époque qui, pour le mot français idée donnent l’équiva-

lent Begriff, et pour Begriff l’équivalent français idée. C’est bien sûr un constat

qu’il faut relativiser en tenant compte du retard qu’ont les dictionnaires sur

l’évolution réelle de la langue, si bien qu’ils n’enregistrent pas encore la percée

que le mot allemand Idee avait en effet déjà commencé à faire.

Telle était la situation lorsque Condillac se proposa de continuer la philo-

305

sophie de Locke par un système sensualiste plus conséquent, qui devait à son

tour faire jouer un rôle central au terme d’idée déjà très solidement implanté en

français, mais qui, grâce à la propagation de la philosophie condillacienne,

devait ensuite rayonner hors de France, y compris en Allemagne.

2. Begriff und Idee: l’enrichissement de la terminologie de l’Aufklärung – effet d’une

évolution interne ou d’une intertextualité européenne?

La philosophie de Condillac, pour laquelle le terme idée est un mot-clé,

ainsi que sa théorie linguistique en tant que pièce-maîtresse de son système

philosophique, ont été ces dernières années l’objet d’un intérêt croissant et

d’un assez grand nombre d’études. Il suffira donc d’en parler très briève-

ment.

Comme on l’a souvent constaté, Condillac s’était proposé de dépasser

le sensualisme encore inconséquent de Locke, en prouvant que les idées ainsi

que les opérations intellectuelles résultent en dernière instance de la sensa-

tion, tandis que Locke présupposait encore la sensation et la réflexion au

commencement même de toute activité psychique. Or, selon Condillac, la

transformation des sensations en idées s’est effectuée au cours de l’histoire de

l’humanité et continue à s’effectuer au niveau de l’être humain grâce à

l’emploi des signes et en particulier du langage articulé. La pensée et les

idées sont donc, selon la fameuse formule de Condillac, la sensation transformée

grâce aux signes et surtout au langage humain que les hommes ont déve-

loppé eux-mêmes dans un processus d’interaction avec l’évolution de leurs

activités psychiques et intellectuelles. Or, le principe fondamental auquel

Condillac attachait, pour la pensée et pour la langue, une importance égale

à celle qu’avaient, pour le monde physique, la gravitation et l’attraction

universelle découverte par Newton, est celui de la liaison des idées. C’est elle

qui assure aussi bien l’enchaînement et la cohérence des opérations intellec-

tuelles que l’enchaînement et la cohérence de la construction grammaticale,

quels que soient les moyens dont disposent les différentes langues. Et la

liaison des idées n’est elle-même possible que grâce aux signes puisqu’elle s’ef-

fectue par ces signes mêmes, qui eux représentent les idées. (Pour une ana-

lyse plus détaillée de Condillac voir Ricken1984).

Depuis le milieu du siècle, de nombreux textes de l’Encyclopédie ainsi que

des ouvrages de Diderot et de Rousseau seront les porte-parole de la philoso-

phie condillacienne en Allemagne, ne cessant de véhiculer le terme idée paral-

lèlement aux textes de Locke.

En 1757 paraît une traduction allemande de l’Essay de Locke. Le tra-

ducteur ajoute alors une note hautement significative à l’endroit où Locke

s’excuse auprès de ses lecteurs de l’emploi fréquent qu’il fait du terme idea.

306

Le traducteur souligne qu’il se croit quant à lui dispensé de présenter de

telles excuses pour l’emploi du terme allemand Idee puisqu’il s’agirait là d’un

mot emprunté à la langue grecque et tout à fait introduit en allemand.

Cependant, le traducteur ne croit pas inutile d’expliquer en termes alle-

mands ce qu’il faut entendre par Idee, à savoir «eine Vorstellung eines Din-

ges in unseren Gedanken» et il ajoute que l’allemand dispose pour cela de

son propre terme Begriff, tout en renvoyant à la signification attribuée à ce

terme par les wolffiens:

«In unserer Sprache haben wir dergleichen Entschuldigungen nicht nötig,

indem das auch der griechischen Sprache entlehnte Wort Idee durchgängig ein-

geführt ist, und eine Vorstellung des Dinges, in unseren Gedanken bemerkt.

Außerdem hat unsere Sprache noch das eigene Wort Begriff, dessen Bedeu-

tung der sel. Herr Reinbeck sehr schön erklärt: Etwas begreifen, sagt er, ist

sonst eigentlich eine äußerliche körperliche Handlung, die mit den Händen

des Leibes verrichtet wird. Weil nun aber, wenn man etwas mit den Händen

begreift, man so dann die Sache vor sich hat, und an derselben gewisse

Eigenschaften, vermittelst des Gefühls wahrnimmt, so setzen wir hernach die

leibliche Gegenwart eines Dinges bei Seite, und nennen es begreifen, wenn wir

etwas in unserem Verstände gegenwärtig haben und dessen Beschaffenheit

erkennen. Und solchergestalt ist denn in diesem Verstande der Begriff von

einem Dinge nichts anderes, als eine Vorstellung, die wir uns davon in unse-

rer Seele machen. S. dessen philosophische Gedanken von der vernünftigen

Seele, S. 66» (Locke/Poley 1757, p. 8 sq.).

Sans doute le mot Idee n’était-il pas encore aussi courant en allemand que

le voulait le traducteur de Locke: car une année auparavant, Mendelssohn

avait publié une traduction du Discours sur l’inégalité de Rousseau, traduction qui

donne presque exclusivement Begriff comme équivalent des nombreuses occur-

rences du mot idée dans le texte français. Dans quelques rares cas, idée est aussi

traduit par Gedanke (Rousseau/Mendelssohn 1756).

Environ 25 ans plus tard, une traduction allemande de l’Essai sur l’origine

des connaissances humaines
de Condillac présente une image fondamentalement

différente en employant fréquemment Idee, sans renoncer pour autant à Begriff

(Condillac/Hißmann 1780). L’auteur de cette traduction, Michael Hißmann,

était un «Popularphilosoph» qui, en plus de la philosophie française, connais-

sait la philosophie de Wolff, de Locke et celle d’autres Anglais.

Avant de traduire l’Essai, Hißmann avait d’ailleurs publié un traité dont

le titre à lui seul témoigne de la cœxistence des termes Idee et Begriff, à savoir:

Geschichte der Lehre von der Association der Ideen nebst einem Anhang vom Unterschied

unter associierten und zusammengesetzten Begriffen in den Ideenreyhen
, Göttingen, 1777.

Quant à la traduction de l’Essai de Condillac, le terme français est quel-

quefois traduit par Begriff, comme par exemple:

307

L’esprit devient juste et se forme toujours des idées nettes (Condillac, p. 99)

Die Seele erhält eine gewisse Richtig-

keit und bildet sich allemal deutliche Begriffe (Condillac/Hißmann, p. 2).

En ce cas se manifeste donc la continuité de la tradition wolffienne des

différentes sortes de Begriffe. Le mot français idée est cependant plus souvent

traduit par le terme allemand Idee. Les cas les plus intéressants pour notre pro-

pos sont alors peut-être ceux où le terme français idée est traduit en allemand à

la fois par Idee et Begriff. Il n’est pas facile de constater s’il s’agit là d’un début

de différenciation sémantique, les deux termes servant à s’expliquer l’un l’au-

tre tout en traduisant le terme français idée, ou s’il s’agit plutôt d’une simple

variation stylistique.

[…] c’est ce qu’on appelle plus parti- culièrement abstraire. Les idées qui en

résultent se nomment générales […] (Condillac, p. 135). allgemeine Begriffe [. . .] (Condil-

Avec le secours de cette opération, nous rapprochons les idées

les moins familières de celles qui le sont davan-

tage (Condillac, p. 136).

[…] dies ist es, was man eigentlich

das Abstrahieren nennt, und die auf diese Weise erzeugten Ideen, heißen

allgemeine Begriffe […] (Condillac/Hißmann, p. 79).

Mittelst dieser Operation bringen wir

die uns weniger geläufigen Ideen den

Begriffen näher, die uns geläufiger sind (Condillac/Hißmann, p. 80).

Ces exemples illustrent l’état de la terminologie allemande au cours des

années 70, état qui résulte d’une évolution amorcée surtout à partir des années

50 et marquée par une réception massive de la philosophie française en Alle-

magne, et surtout de celle inspirée de Condillac.

En suivant les ouvrages allemands parus depuis le milieu du siècle jus-

qu’aux années 70 et 80, on constate une évolution passant d’une très nette

prépondérance de Begriff, flanqué surtout de Vorstellung, à une cœxistence de

plus en plus marquée de Idee, Begriff, Vorstellung, auxquels viennent s’ajouter

d’autres synonymes tels que Gedanke, Erkenntnis, Gesichtspunkt, Meinung.

La traduction allemande parue en 1760 de l’ouvrage d’Helvétius De l’es-

prit
, de même que la traduction du Discours sur l’inégalité que Mendelssohn avait

publiée en 1756, illustrent l’emploi presque exclusif de Begriff comme équiva-

lent du terme français idée. Les textes de Mendelssohn parus au cours des

années 60, ou les grands ouvrages de Johann Heinrich Lambert parus entre

1764 et 1771 révèlent la même prépondérance absolue de Begriff. Pour Lam-

bert, les index publiés par Norbert Hinske enregistrent plus de mille occurren-

ces de Begriff et une seule pour le mot allemand Idee. On peut faire un constat

approximativement analogue pour Mendelssohn dont par ex. 1’Abhandlung über

die Evidenz in metaphysischen Wissenschaften
de 1764 se sert couramment du terme

308

Begriff. Dans son commentaire de Burke (Anmerkungen über das englische Buch: On

the Sublime and the Beautiful),
Mendelssohn cite même une phrase en anglais dans

laquelle il traduit aussitôt le terme idea par Begriff: «Pain and pleasures are

simple ideas incapable of définition. Nicht weil sie einfache, sondern weil sie

dunkle Begriffe sind» (Mendelssohn 1932, p. 237). Le terme dunkler Begriff

renvoie bien sûr à Wolff dont Mendelssohn connaissait parfaitement la philo-

sophie. Cependant Mendelssohn finira par employer Idee à côté de Begriff

(Mendelssohn 1932, p. 315).

Et quant au Discours sur l’inégalité, une traduction allemande publiée en

1788 présente une image bien différente de celle que Mendelssohn avait faite

trente ans plus tôt et que nous avons déjà évoquée. Cet autre traducteur, tout

en maintenant Begriff comme équivalent le plus fréquent du terme idée,

emploie plusieurs fois Vorstellung et plus souvent encore Idee pour traduire le

terme français. Begriff y reste pour ainsi dire le noyau dur du champ sémanti-

que flanqué des termes Idee, Vorstellung, Meinung, Kenntnis (Rousseau/Cramer

1788).

Donnons encore pour exemple la différence entre Kant et le wolffien

George Friedrich Meier dont l’ouvrage Auszug aus der Vernunftlehre avait servi

de base au philosophe de Königsberg pour son cours de logique. L’ouvrage de

Meier présente 210 occurrences de Begriff et ne fait aucun emploi d’Idee (seul le

terme latin idea apparaît une fois dans une explication latine de Begriff). La

Logik de Kant, par contre, enregistre 26 occurrences du terme allemand Idee,

certes à côté de 350 occurrences de Begriff (voir les 2 premiers volumes du

Kant-Index publiés par Norbert Hinske et consacrés aux deux textes en ques-

tion; pour la Logik de Kant, il s’agit de notes de cours prises par Jäsche qui,

dans son introduction, ajoute six autres occurrences du terme allemand Idee à

celle des notes).

L’emploi du terme allemand Idee dans la Logik marqua ainsi une étape

initiale menant au rôle tout à fait central que ce terme jouera dans la pensée

de Kant (voir la contribution de Norbert Hinske dans ce même volume des

actes du colloque «Idea» du Lessico Intellettuale Europeo).

Pourtant, à la fin du 18e siècle, on proposa encore de bannir le mot Idee

du vocabulaire philosophique allemand; il s’agit même ici du traducteur d’une

nouvelle édition allemande de l’Essay concerning human understanding de John Loc

ke, tandis que l’auteur d’une traduction allemande bien antérieure avait propo-

sé le terme allemand Idee, croyant qu’il était déjà «durchgängig eingeführt»

(voir supra). L’auteur de la nouvelle traduction de 1795 se décide, par contre, à

donner la préférence à Begriff ou Vorstellung plutôt qu’au terme allemand Idee, et

il s’en explique dans une note ajoutée précisément à l’endroit où Locke justifie

l’emploi fréquent qu’il fait du terme idea. Selon le traducteur, Idee ne signifie

en allemand rien d’autre que Begriff mais, chez Locke, l’équivalent anglais idea

309

aurait une signification trop imprécise oscillant entre le genre et l’espèce de ce

qu’il désignait. C’est pourquoi, en allemand, il serait préférable d’employer le

terme Begriff ou plus souvent encore Vorstellung, selon le contexte (Locke/Ten-

nemann
1795, p. 14 sq.).

En vérité, il s’agissait là d’une vaine tentative face à l’irrésistible ascen-

sion que le mot allemand Idee avait accomplie. C’est une évolution dont le

lexicographe Joachim Heinrich Campe résume le résultat en 1801 en consta-

tant: «Dem gemeinen Sprachgebrauch nach, werden Idee, Vorstellung und Begriff

als völlig gleichbedeutende Wörter gebraucht […]» (Campe 1801, p. 409).

L’admission à part entière du mot allemand Idee était-elle alors unique-

ment l’effet de la «pression» qu’exerçaient les nombreux textes latins, français,

anglais, véhiculant en Allemagne le terme idea et ses dérivés dans les langues

modernes, ou était-ce aussi l’effet d’une évolution interne de la terminologie

allemande? Le terme latin idea, ainsi que les termes français idée et anglais idea,

étaient certes omniprésents pour tous ceux qui en Allemagne lisaient ces lan-

gues, et il faut y ajouter l’italien.

Nous avons donné plus haut l’exemple de l’Essai sur l’origine des connaissances

humaines
de Condillac pour attester la prépondérance de la traduction du terme

français idées par Idee en allemand, exemple probablement symptomatique du

rôle qu’ont pu jouer de nombreux autres textes français; parmi eux, il faut

donner une place à part aux Nouveaux essais sur l’entendement humain de Leibniz

qui ne parurent qu’en 1765, juste à l’époque qui nous intéresse. Dans cet

ouvrage, Leibniz suit l’Essay conceming human understanding de Locke chapitre par

chapitre et presque paragraphe par paragraphe, en rendant pratiquement tou-

jours le mot-clé de Locke idea par le terme idée dans son texte français. L’im-

pact des Nouveaux essais sur l’entendement humain de Leibniz en Allemagne à partir

de 1765 devait donc assurer à la terminologie lockienne une présence française

à côté du texte anglais auquel on continue à être attentif, et auquel s’ajoute

encore la traduction latine qui circulait parallèlement en Allemagne. Locke

était ainsi présent en Allemagne en trois langues étrangères qui incitèrent tou-

tes à adapter le mot allemand Idee.

Mais sans doute, en même temps que la présence et la pression du terme

latin idea et de ses dérivés directs en français, en anglais et en italien, y avait-il

aussi un besoin interne tendant à enrichir la terminologie allemande. C’est

pourquoi nous avons rencontré dans plusieurs des textes mentionnés plus haut,

des mots tels que Gesichtspunkt, Meinung, Erkenntnis, Gedanke à côté de Begriff et

de Vorstellung.

C’est là une manifestation de l’évolution générale de ce champ sémanti-

que en allemand, évolution qui traduit une diversification et un enrichisse-

ment de la réflexion sur les facultés intellectuelles de l’homme ainsi que le

besoin de différencier, selon le contexte et la spécificité de la notion exprimée,

310

l’ensemble des différents aspects signifiés par idea en latin, ou idée en français.

Encore ne faut-il pas perdre de vue que dans la terminologie latine, la coexis-

tence de idea, conceptus, notio correspond assez souvent à un souci de différencia-

tion. En ce qui concerne cette différenciation en allemand, c’est Wolff lui-

même qui l’avait amorcée dans sa propre terminologie en faisant la différence

entre Begriff et Vorstellung, tout en renonçant cependant, pour les raisons que

nous avons exposées, à inclure le mot Idee dans sa terminologie allemande.

Précisons cependant que Wolff n’avait pas inclus ce mot dans sa termino-

logie allemande officielle (!); car dans sa correspondance allemande, rédigée

dans un style plus libre que ses manuels et n’hésitant pas à adopter certains

mots étrangers, Wolff emploie en effet lui-même le mot semi-germanisé Idée,

et ceci dans un contexte où il semblerait difficile de le remplacer par Begriff.

Ainsi, pour expliquer qu’il préférerait retourner à l’université de Halle plutôt

que d’être nommé président de l’Académie de Berlin (projet formé alors par le

nouveau roi de Prusse), Wolff écrit en juin 1740 de Marburg à son correspon-

dant berlinois chargé de négocier son retour en Prusse: «Wenn ich die Praesi-

denten
Stelle bey der Academie der Wißenschaften zu Petersburg angenommen

hätte, so würde keines von meinen philosophischen Wercken zum Vorschein

kommen seyn, denn es wäre mir nicht möglich gewesen bey gantz anderen

Idéen, denen ich den Kopff hätte einräumen müßen, ohne das dociren für Vie-

len, meine dazu nöthige Idéen aufzuklären und so geläuffig zu erhalten, als zu

Verfertigung der Werke erfordert wird» (lettre à Reinbeck du 15 juin 1740

citée dans Wuttke 1841, p. 67; pour un autre emploi d’Idée dans la correspon-

dance de Wolff: voir ibid., p. 118; dans la propre «Lebensbeschreibung» de

Wolff, rédigée dans un style proche de sa correspondance, voir le même volu-

me, p. 118).

Il semble que cet emploi d’Idée par Wolff tende déjà en direction de la

différenciation indiquée en 1774 dans le grand dictionnaire allemand de

Johann Christoph Adelung qui explique le mot allemand Idee par «ein Begriff in

der weitesten Bedeutung» et donne comme exemple «die Idee des Schönen».

Cependant, justement depuis le début des années 70, un autre facteur très

important devait intervenir, stimulant la propagation et en même temps la dif-

férenciation sémantique du mot allemand Idee: c’était la nouvelle mentalité de

la Genie-Epoche, comme on a assez souvent appelé le Sturm und Drang (sur la

Genie-Epoche et l’évolution ultérieure du Genie-Gedanken, voir le nouvel ouvrage

de synthèse de Jochen Schmidt 1988).

Le Genie n’était pas du tout logicien, sa pensée ne procédait pas à coup de

définitions, de syllogismes et de paragraphes, comme l’aurait fait Wolff de

manière excessive selon l’image qu’une nouvelle génération se faisait de celui

dont la pensée avait dominé en Allemagne pendant presque un demi-siècle.

La mentalité du Genie n’était justement pas celle du fameux Geist der Gründlich-

311

keit
que Wolff, selon Kant, avait eu le mérite d’inculquer aux Allemands; Geist

der Gründlichkeit
auquel s’associe le travail laborieux de la déduction logique,

nécessaire afin d’en arriver aux deutliche Begriffe, mode de pensée qui ne pouvait

être celui du Genie.

Christian Wolff avait lui aussi pour objectif l’épanouissement des facultés

intellectuelles créatrices de l’homme. Cependant, pour Wolff, il s’agissait avant

tout d’élaborer des méthodes en vue d’une objectivation de la pensée et de ses

opérations d’où, dans ses ouvrages, le poids de la logique et de la méthode

déductive, avec son appareil de définitions et de paragraphes.

Pour une nouvelle génération dont l’énergie se nourrissait en fin de

compte pour une part non négligeable de l’apport du wolffianisme, la rigueur

qu’il exigeait devait finir par entraver le plein épanouissement de la pensée

créatrice, d’autant plus que l’école de Wolff assez souvent s’était affadie en

répétant mille fois la pensée du maître au lieu de la faire évoluer.

Déjà Voltaire, Condillac, Diderot, d’Alembert avaient pris leurs distances

à l’égard du logicisme de Wolff tout en insistant sur la créativité du génie et de

ses idées.

A plus forte raison, le Sturm und Drang devait associer à son mot-clé

qu’était le Genie un autre mode de pensée que celui dont l’élément de base

était le Begriff. Certes Wolff avait exigé un dynamisme de la pensée dont résul-

teraient neue Begriffe, de sorte que ce syntagme constitue même un article du

Philosophisches Lexicon consacré à ses ouvrages allemands (Meißner 1737, p. 64) ;

mais c’est encore par un genre de déduction qu’on en arrive aux neue Begriffe.

Pour dénommer la pensée intuitive du Génie, il fallait donc d’autres ter-

mes que Begriff et Vorstellung, trop usés et connotés d’un logicisme qui n’était

plus à la mode, même si Wolff n’avait pas hésité à appeler Vorstellung les idées

que Dieu avait des mondes possibles: die Vorstellungen Gottes von den möglichen

Welten
.

Le mot allemand Idee venait alors tout à propos justement à cause de sa

nouveauté relative et de son sens indéterminé. C’est d’ailleurs ce qui avait déjà

fait la fortune du mot idée chez Descartes et d’idea chez Locke, comme l’ont

montré les contributions qui, au cours de notre colloque, ont été consacrées à

ces deux auteurs par Jean-Robert Armogathe, John W. Yolton et Roland Hall.

Car pour certains domaines, il faut à la langue et à la pensée des termes à

grande extension sémantique. Si cela entraîne des significations vagues, c’est la

rançon de la flexibilité, voire de la créativité de la pensée humaine, toujours

liée aux signes dont elle se sert.

Pour revenir à l’allemand, posons une simple question: pourrait-on, dans

ce titre d’un ouvrage de Herder, Ideen zu einer Philosophie der Geschichte der Mensch

heit
, remplacer Ideen par Begriffe ou Vorstellungen?

L’année même où commence à paraître cet ouvrage de Herder, en 1784,

312

Immanuel Kant publie son texte Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerli

cher Absicht
. L’analogie du titre avec celui de l’ouvrage de Herder incite à poser

la même question en ce qui concerne la possibilité ou non de remplacer Idee

par Begriff ou Vorstellung.

Dans un compte-rendu de l’ouvrage de Herder, Kant emploie encore Idee

dans un sens qui souligne sa différence sémantique par rapport au terme

Begriff: celui-ci désigne plutôt un résultat, une pensée accomplie prête à servir

d’élément de base aux opérations intellectuelles. Le terme Idée, par contre, fait

ressortir à lui seul le dynamisme inhérent à la pensée. Il désigne ainsi moins

un résultat que l’approche d’un problème dans une voie ouvrant de nouveaux

horizons et restant encore à accomplir. Par Ideen, Kant résume ainsi les pers-

pectives que pourraient ouvrir les considérations de Herder sur la chaîne des

êtres, perspectives dont les conséquences éventuelles devraient faire trembler:

«… die Verwandschaft unter ihnen, da entweder eine Gattung aus der ande-

ren … entsprungen wären, würde auf Ideen führen, die aber so ungeheuer

sind, daß die Vernunft vor ihnen zurückbebt ...» (Kant 1785, p. 309).

L’Idee s’associe ainsi pour Kant à la pensée intuitive du Genie, qui saisit

d’emblée l’essence d’un problème tandis que le commun des hommes en reste

aux empirische Begriffe:

«Die idee wird denen empirischen Begriffen entgegengesetzt. Eine voll-

kommene republic ist eine bloße idee. … Eine idee läßt sich nicht durch

Zusammensetzung erhalten. Das Gantze ist eher wie der Theil. …

Das genie hat eher die idee wie die theilbegriffe. Ein nachbildender Kopf

gelangt niemals zu ideen. In der philosophie kommt alles auf die ideen an»

(Kant, Reflexion 2835, Akademie-Ausgabe, t. 16, p. 538; cette citation fait

partie des textes auxquels se réfère la contribution apportée au colloque «Idea»

par Norbert Hinske).

Après ce qui vient d’être exposé, nous pouvons constater que l’admission

à part entière du mot Idee, et le rôle qu’il devait tenir dans la langue alleman-

de, ont été à la fois l’effet des textes latins, français et anglais véhiculant idea

ainsi que ses dérivés modernes, et d’une évolution interne de la terminologie

allemande. L’intertextualité des Lumières européennes va ainsi de pair avec

une évolution allemande qui traduit le besoin de diversifier et d’enrichir les

dénominations de la pensée humaine.

Pour conclure, j’evoquerai un autre aspect linguistique de cette évolution.

L’introduction du mot Idee et de ses équivalents en allemand, ainsi que dans

bien d’autres langues non romanes, fait partie du phénomène banal mais néan-

moins très important qu’est la tendance à l’internationalisation du lexique et

en particulier de la terminologie. L’effort de Christian Wolff pour créer une

terminologie qu’il voulait «reindeutsch», pour l’élaboration d’un langage

scientifique ne consistant plus en textes allemands hérissés de termes latins et

313

français, était soutenu d’un purisme qui risquait d’éliminer tout élément inter-

national de la terminologie allemande. La même tendance se manifeste dans

l’emploi tout à fait courant, surtout pendant la première moitié du 18e siècle,

de Weltweisheit et Weltweiser au lieu de Philosophie et Philosoph.

L’admission à part entière du mot Idee en allemand relève alors du même

phénomène d’internationalisation, lié à l’intertextualité européenne, qui allait

aboutir au remplacement de Weltweisheit par Philosophie, et de Vergesellschaftung der

Begriffe
par Assoziation der Ideen ou Ideenassoziation. Il y a cependant une différence

considérable entre l’adoption du terme Idee et les termes Philosophie et Philosoph

remplaçant et éliminant enfin tout à fait Weltweisheit et Weltweiser. Car comme

nous pouvons le constater de nos jours en allemand, même au delà du domai-

ne de la philosophie, le mot Idee a enrichi la terminologie allemande sans

jamais remettre en question le rôle fondamental des termes Begriff et Vorstellung

que Christian Wolff a proposés et introduits comme équivalents de idea.

Je remercie Fabienne Molin pour l’aide apportée à la rédaction française

de ce texte.

Viola Kuleßa, Fabienne Molin, Christine Renneberg et Sabine Schwarze

ont participé au dépouillement des textes mentionnés ci-dessus.

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Ulrich Ricken . :

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