ATOMES DE SUBSTANCE. UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DANS LE SYSTÈME NOUVEAU
Antonio Lamarra
ATOMES DE SUBSTANCE. UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DANS LE SYSTÈME NOUVEAU
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Le Système nouveau est le premier manifeste de la métaphysique de

Leibniz, l’annonce publique d’un nouveau système philosophique, à travers

lequel le mathématicien, le physicien, le grand érudit au service des princes

électeurs d’Hanovre - déjà célèbre et âgé de presque cinquante ans - révèle

dans les pages du «Journal des Savants» les traits de sa personnalité philo-

sophique.1 Naturellement, au fil des ans, ses très nombreux correspon-

dants, disséminés un peu partout en Europe, avaient pu prendre connais-

sance de façon plus ou moins ample et approfondie de ses recherches phi-

losophiques; mais c’est seulement en 1695, avec la publication du Système

nouveau
, que Leibniz, comme philosophe, décide de passer du pian des

rapports directs et personnels, qui sont le propre des échanges épistolaires,

à celui du débat public. Et il le fait en proposant une nouvelle métaphy-

sique de la substance mais en même temps en avangant une autre hypothèse

pour la solution du vieux problème - laissé en suspens par la pensée carté-

sienne - du rapport entre âme et corps.

Si l’«hypothese des accords» (en réalité bien plus qu’une hypothèse

pour Leibniz) n’adopte pas encore le vocabulaire de l’harmonie préétablie,

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elle en propose toutefois le conçusept et les raisons.2 Leibniz par ailleurs n’in-

troduit pas encore dans le Système nouveau ce conçusept de «monade» des-

tiné à devenir quasiment l’emblème de sa philosophie. Pourtant, ce bref

écrit, dans lequel il se «hasarde» à soumettre au jugement du public éru-

dit le fruit de méditations «nullement populaires» et malaisées à compren-

dre,3 constitue en fait le seul essai à caractère proprement métaphysique

présent dans le corpus - par ailleurs considérable - des plus de cent vingt

articles de Leibniz publiés dans les revues de son temps; après 1695 ne

manqueront pas d’autres interventions au contenu philosophique destinées

à diverses publications périodiques, notamment au «Journal des Savants» et

aux «Acta eruditorum», mais celles-ci appartiennent toutes aux différentes

phases du débat ouvert précisément par le Système nouveau .4 C’est aux

quelques pages de cet essai, jusqu’à la publication de la Théodicée quelques

années avant sa mort, que Leibniz confie la charge d’offrir - ne fût-ce que

sous forme d’abrégé - l’exposition de sa nouvelle théorie sur la nature et la

communication des substances. Une théorie nouvelle, non seulement parce

qu’elle s’inscrit dans l’horizon culturel du «moderne» dessiné pour la cul-

ture européenne par Descartes, mais parce qu’elle tend à se confronter dans

une perspective tout à fait originale avec les résultats de la culture française

déjà post-cartésienne, avec l’atomisme de Cordemoy tout comme, et sur-

tout, avec l’occasionnalisme de Malebranche.

Certes, pour la pensée métaphysique de Leibniz, on ne peut pas dire

que le Système nouveau constitue un texte définitif, si tant est qu’il existe

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pour Leibniz un texte vraiment définitif; toutefois il représente indubitable-

ment un moment de grande importance dans la réélaboration continuelle

de sa métaphysique, tâche que Leibniz poursuit sans interruption à partir

de la moitié des années 80 et qui se situe idéalement entre la rédaction du

Discours de métaphysique et la composition de la Monadologie. Au cours des

vingt ans qui suivront la publication du Système nouveau , Leibniz ne man-

quera pas une occasion de faire référence au bref essai publié dans le «Jour-

nal des Savants» comme à un texte essentiel pour la compréhension de sa

pensée et lorsqu’en 1714 le prince Eugène de Savoie l’invitera à rédiger une

synthèse de sa philosophie, Leibniz - préparant le splendide manuscrit des-

tiné au grand condottiere - transcrira entre autres, à côté des Principes de la

nature et de la grâce
(composés expressément pour Eugène) une copie du

Système nouveau
5

Le thème du rapport entre unité et multiplicité traverse de façon conti-

nue les pages de cet essai, qui sous le couvert d’un exposé brillant et d’une

apparente simplicité cache une extrême complexité, car il résumé et conde-

nse des thèses philosophiques auxquelles Leibniz aboutissait par itinéraires

multiples et convergents et qui sont le fruit d’années d’élaboration théo-

rique. L’interprétation du texte, que Leibniz rédige certainement en prétant

la plus grande attention au public auquel il était directement destiné - les

milieux philosophiques français6 - renvoie sans cesse à un parcours spécu-

228

latif, émaillé d’écrits, de notes, d’échanges épistolaires presque totalement

indisponibles pour ses contemporains et encore aujourd’hui seulement par-

tiellement édités. La complexité de son contenu est dans une large mesure

liée à la pluralité des niveaux théoriques qui rappellent chacun à leur tour

le rapport entre unité et multiplicité. Mais ce sont en premier lieu les deux

principaux objectifs déclarés du Système nouveau qui s’en trouvent pétris: la

théorie de la substance, l’union du corps et de l’âme.

Pour Leibniz, l’exigence de revenir sur la définition du concept de sub-

stance nait aussi bien par opposition au dualisme cartésien de res cogitans et

res extensa que par opposition à l’atomisme, antique et moderne. Il ne con-

teste pas la validité du mécanisme pour expliquer les phénomènes naturels,

car sans nul doute «tout se fait mécaniquement dans la nature», mais il nie

que l’extension puisse être appelée substance et prétend que les principes

mêmes de la mécanique ont une fondation métaphysique. Si le mécanisme

des modernes a à juste titre banni la conception scolastique de la nature,

fondée sur le recours «à des formes ou des facultés» incapables effective-

ment d’expliquer les phénomènes, toutefois la physique de Descartes

échoue dans sa tentative d’expliquer les lois du mouvement à partir d’une

conception de la matière comme pure extension spatiale, car la masse éten-

due ne suffit pas à elle-seule à rendre compte des lois physiques des corps.7

Parfois explicites, parfois à peine suggérées, les allusions polémiques au ma-

térialisme atomiste abondent dans toute la première partie du texte; alors

que Leibniz, en se rapportant dès le début aux résultats obtenus lors des re-

cherches sur la dynamique et en en déclarant explicitement le lien avec les

objectifs théoriques du Système nouveau, indique dans le recours au con-

cept de force la voie pour dépasser le mécanisme dans sa version carté-

sienne.8

Le “nouveau système” philosophique, en se mesurant critiquement

avec cartésiens et atomistes, ne pouvait éviter d’affronter le problème du

rapport entre unité et multiplicité, qui revêtait cependant selon le cas des

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physionomies tout à fait différentes, quasiment opposées et symétriques. La

réfutation de l’atomisme appelait une réponse à l’exigence de déterminer

les unités constitutives, les éléments derniers, ne pouvant plus être décom-

posés, du multiple donné dans l’expérience des phénomènes naturels, tan-

dis que le mécanisme cartésien, à cet égard, n’apportait pas de solution au

problème du fondement de l’unité, propre aux entités complexes non réso-

lubles toutefois dans la simple juxtaposition des parties, à savoir les organis-

mes vivants: si les atomes ne sont pas de véritables unités, les organismes vi-

vants ne sont pas de pures machines.9 Dans le premier cas, l’unité est inter-

prétée comme élément dernier et constitutif d’une multiplicité résultante;

dans le deuxième, l’unité est interprétée comme fonction unifiante d’une

multiplicité donnée. La solution leibnizienne à ces problèmes impliquera la

distinction entre deux niveaux de réalité: le niveau phénoménique et le ni-

veau métaphysique.

Dans le Système nouveau , contre la res extensa de Descartes de meme

qu’en opposition avec toute hypothèse atomiste, Leibniz - comme chacun

sait - introduit, comme fondement de la multiplicité phénoménique, le con-

cept d’«atome de substance», c’est-à-dire d’un élément métaphysique der-

nier et absolument indécomposable; il confie par ailleurs à la forme sub-

stantielle, principe formel et constitutif de la substance, le rôle de définir la

nature de cette dernière en termes de tendance intrinsèque et originelle à

agir et celui d’exercer la fonction d’unification du multiple. Alors que la

nécessité de répondre en termes métaphysiques à l’exigence de déterminer

les unités constitutives de la multiplicité dérive pour Leibniz de la critique

des concepts fondamentaux du modèle mécaniste, la possibilité que cette

réponse se définisse de façon positive par rapport au concept de force pri-

mitive présuppose - bien qu’elle ne se limite pas à celle-ci - que soit adve-

nue la construction théorique de la nouvelle science de la dynamique.10

Pour la philosophie de Leibniz, en cohérence avec le principe scolas-

tique selon lequel ens et unum convertuntur , ne peut être considéré comme

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réel que ce qui possède une véritable unité et, inversement, ne peut etre vé-

ritablement considéré comme un être que ce qui est unitaire. Par consé-

quent, le multiple en soi ne possède pas de véritable unité et il ne peut être

considéré comme réel que de façon médiate, en raison de la réalité des uni-

tés dont il se compose. Bien que cela n’empêche pas de considérer comme

un tout unitaire une pluralité d’éléments, ni de percevoir dans l’unité de la

perception une multiplicité de phénomènes, toutefois à l’unité logique ou

(comme dira aussi Leibniz) «semi-mentale» de tels agrégats ne correspon-

dra pas de réalité métaphysique équivalente.11

D’autre part, la tension, l’appel réciproque entre unité et multiplicité

sont posés dès le début aussi bien dans l’immédiateté de la perception sub-

jective que dans la constitution du processus de la connaissance. Dès que la

perception passe au niveau de la sensibilité consciente, sont simultanément

présents aussi bien le sentiment immédiat du sujet en tant que percevant

que la constatation de la multiplicité des perçus. Et le processus lui-même

de la connaissance rationnelle consiste à ramener, à des niveaux de plus en

plus élevés d’abstraction, la multiplicité des phénomènes à l’unité de lois

génératrices. Au principe cartésien du cogito , Leibniz oppose le principe

originel du «varia a me cogitantur».12

L’expérience de la multiplicité se présente donc comme une donnée

primitive à la perception subjective et au processus lui-même de la connais-

sance et, pour son fondement, requiert que soit posé le problème de repé-

rer en elle les éléments unitaires qui en garantissent la réalité. En l’absence

de ceux-ci, cette expérience se réduirait à un pur phénomène subjectif, doté

de la mème réalité que le rêve. Mais puisqu’il est possible d’attribuer un ca-

ractère unitaire à des entités qui sont en fait multiples soit, comme on l’a

vu, en vertu de processus d’abstraction logique, soit en raison de la nature

même de la perception, résultante de la projection d’une multiplicité dans

l’unité du sujet (d’où également le caractère à cet égard trompeur de l’ima-

gination elle-même), le problème du fondement réel du multiple se traduit

donc en nécessité de déterminer les véritables unités sous-jacentes à la mul-

tiplicité des phénomènes. Dans les courts paragraphes du début du Système

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nouveau , où il esquisse à grands traits sa propre autobiographie philoso-

phique, Leibniz énumère de façon sommaire les raisons pour lesquelles il

n’est pas possible de reconnaitre de telles unités ni au niveau de l’abstrac-

tion mathématique, ni en se référant au modèle atomistique de la matière,

et encore moins en se plaçant dans l’optique cartésienne de la res extensa.

L’impossibilité de déterminer des éléments réellement unitaires aussi

bien dans la représentation physique de la multiplicité matérielle que dans

la représentation mathématique de la multiplicité numérique ou géomé-

trique dérive du fait que, dans un cas comme dans l’autre, les prétendues

unités que celles-ci pourraient offrir violeraient une caractéristique essen-

tielle des véritables unités, à savoir qu’elles sont irréductibles à des éléments

ou à des parties homologues au tout qu’elles composent. C’est pourquoi il

n’est pas possible de trouver «les principes d’une veritable Unité» ni sur le

plan des phénomènes purement physiques ni même parmi les êtres abstraits

des mathématiques, parce qu’il faut penser que toute portion de matière

peut toujours être encore décomposée en éléments matériels selon un pro-

cessus de subdivision qui va jusqu’à l’infini, de la même façon que peut se

poursuivre à l’infini la division d’un segment en segments, d’un angle en an-

gles ou de l’unité numérique elle-mème en fractions numériques décroissan-

tes. Le point n’est pas un minimum d’où peut naître le continu géométrique

et les atomes de Démocrite ou des modernes ne peuvent pas vraiment être

considérés comme dépourvus de parties. Mais tandis que les atomes maté-

riels ne sont que des unités apparentes qui satisfont l’imagination mais ne

résistent pas à une analyse plus rigoureuse pouvant démontrer ultérieure-

ment l’implication d’une multiplicité, les points géométriques - tout en

étant effectivement dépourvus de parties - ne peuvent pas être conçus

comme éléments constitutifs du continu spatial et présupposent, au con-

traire, que soient déjà données les entités étendues dont ils représentent les

extrémités.13 Ainsi, bien que l’on essaie de trouver de véritables unités, tant

que l’analyse demeurera à l’intérieur de concepts ou de représentations im-

pliquant une référence, directe ou indirecte, à l’imagination, on ne parvien-

dra pas à sortir du domaine de la multiplicité. Mais puisque celle-ci re-

quiert, pour sa propre réalité, que soient données de véritables unités, il en

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résulte la nécessité de dépasser les limites imposées à la pensée par l’imagi-

nation: les véritables unités «viennent d’ailleurs»14 et ne pourront être dé-

terminées qu’à travers la définition d’un concept purement rationnel. S’a-

vère nécessaire le passage à la métaphysique.

Ce sont les résultats de sa critique de la théorie cartésienne du mouve-

ment, avec l’introduction du concept de force et la construction théorique

de la dynamique, qui offrent à Leibniz la possibilité de trouver sur cette

voie une réponse satisfaisante au problème des véritables unités. Cette pos-

sibilité, loin d’étre immédiate, requiert au contraire - à partir de la réfuta-

tion de l’«erreur mémorable de Descartes»15 - une totale redéfinition de la

physique et de ses concepts fondamentaux. Elle nécessite en outre une arti-

culation complexe du concept de force lui-même, avec une doublé distin-

ction entre forces primitives et dérivatives et encore entre forces actives et

passives.16

A l’époque de la rédaction du Système nouveau , à travers les recherches

qui l’avaient amené à l’élaboration de sa «nouvelle Science de la Dyna-

mique», Leibniz avait déjà mené à terme un processus de complète relativi-

sation des concepts fondamentaux du modèle mécaniste classique, avec la

négation du caractère substantiel de l’extension qui en découle. Il suffira de

rappeler brièvement le Specimen dynamicum , publié - bien que partielle-

ment - par les «Acta eruditorum» la même année que le Système nouveau . 17

Ayant ramené l’espace à un pur ordre de coexistence et le temps à un ordre

de succession, ces deux concepts lui apparaissent, non moins que le mouve-

ment lui-même, comme dépourvus de réalité effective, etres de raison plu-

tôt qu’êtres réels.18 A la rigueur, temps et mouvement sont des phénomènes

relationnels seulement apparents «nam motus (perinde ac tempus) num-

quam existit, si rem ad ἀγρἰβειαν revoces»19 et présupposent, non moins

que l’extension, que s’exerce l’action d’une force qui non seulement tende

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au changement de l’état physique, mais qui le réalise pleinement, à moins

de limites imposées par l’action exercée par une force contraire.20 Et c’est

encore à l’action préexistante d’une force (qu’elle soit active ou passive)

que renvoie l’extension elle-même que par conséquent, contre Descartes, la

dynamique de Leibniz ne peut considérer comme substance:

extensioque nil aliud quam jam praesuppositae nitentis renitentisque id est

resistentis substantiae continuationem sive diffusionem dicit, tantum abest,

ut ipsâmet substantiam facere possit.21

Si le concept de force n’intervenait pas, le monde de la nature, dans la

représentation que pourrait en offrir non pas l’expérience immédiate des

sens, mais précisément la construction rationnelle de la physique, nous ap-

paraîtrait donc comme un monde de mouvements tout à fait relatifs, d’ef-

fets sans causes et de relations spatio-temporelles pour lesquelles il ne serait

pas possible de trouver un enracinement final: une multiplicité paradoxa-

lement dépourvue d’unités constituantes. Dans le concept de force, et en

particulier dans sa proportionnalité à la masse et au carré de la vitesse

(f=mv2), non seulement Leibniz trouve un solide ancrage pour les phéno-

mènes du monde physique, à travers une grandeur dont le concept est tout

à fait étranger aux capacités de représentation de l’imagination, mais en

constituant la physique comme discipline autonome il en greffe également

les fondements ultimes dans le terrain de la métaphysique.22 En conclusion,

donc, ce n’est qu’à partir du modèle physique fourni par la dynamique qu’il

est possible de trouver une réponse au problème du fondement de la multi-

plicité en unité. Les points géométriques ne sont que des modalités; les ato-

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mes matériels ne sont rien d’autre que des apparences d’unité sous lesquel-

les se cache une multiplicité indéfinie. La physique cartésienne, comme

toute physique modelée seulement sur le paradigme de la géométrie, ne

rend pas compte des lois (et des causes) du mouvement. La dynamique en

soi n’est pas non plus suffisante, car elle traite des lois qui naissent de l’ac-

tion des forces dérivatives et ne peut donc que rester sur le plan des phéno-

mènes.23 Sur ce plan, elle atteint l’objectif de dépasser la relativité absolue

du mouvement et donc de pouvoir le rattacher, comme à sa propre cause, à

un corps précis; toutefois, si elle obtient ainsi sa propre autonomie de la

métaphysique dans la description des phénomènes naturels, elle doit néan-

moins présupposer l’action de forces primitives. En renvoyant, pour sa pro-

pre possibilité, à un terme absolu, parce que non relatif, la dynamique re-

quiert un autre fondement qui laisse transparaître la réalité métaphysique

de la force primitive, comme cause réelle des phénomènes physiques:

Etsi enim vis aliquid reale et absolutum sit, motus tamen ad classem perti-

net phaenomenorum respectivorum, et vertitas non tam in phaenomenis

quam in causis spectatur.24

Si la description des phénomènes physiques en termes de dynamique

permet de reconnaître dans la force primitive la cause réelle du mouvement

et, avec cela, les termes absolus auxquels rapporter les relations spatio-tem-

porelles, ne s’ouvre pas pour autant la voie à un dualisme métaphysique,

parce que les caractéristiques qui définissent le concept de force sont en

tous points analogues à celles qui définissent l’unité du sujet qui perçoit les

phénomènes: la force primitive, en tant que loi de développement d’une sé-

rie d’états physiques, qui résultent déterminés de façon univoque par celle-

ci, opère une synthèse du multiple et du divers en unité immanente aux

parties et qui toutefois ne coincide pas avec ces dernières, en reliant chaque

élément de la série au passé de ses causes et au futur de ses effets, pareille-

ment à la substance individuale, que Leibniz conçoit comme loi immanente

au flux et à l’enchaînement des états propres au sujet.25 La force primitive

apparait donc comme le correspondant objectif, requis par la construction

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rationnelle du monde des phénomènes, de l’unité susbtantielle expérimen-

tée par le sujet percevant. Sur le plan métaphysique, il n’existe qu’un seul

type de substances et celles-ci sont définissables en termes de capacité origi-

nelle d’agir.26 Les véritables unités qui sont le fondement du multiple phé-

noménique sont donc des points métaphysiques indivisibles, des atomes de

substance. C’est à eux que méne l’analyse de ce qui se manifeste sur le plan

phénoménique comme multiplicité substantielle dotée d’un principe uni-

fiant et, de ce point de vue, ils peuvent etre appelés éléments derniers; tan-

dis que si on les considéré dans la perspective de la métaphysique, les ato-

mes de substance, en tant qu’unités réelles d’où naît toute activité, se révè-

lent comme les principes premiers et absolus qui fondent la multiplicité

même des composés:

Il n’y a que les Atomes de substance, c’est à dire, les unités reelles et absolu-

ment destituées de parties, qui soyent les sources des actions, et les pre-

miers principes absolus de la composition des choses, et comme les der-

niers elemens de 1’analyse des choses substantielles.27

Indivisibles, parce que dépourvues de parties, les substances sont les

centres d’action métaphysiques qui se manifestent dans les phénomènes

physiques, en incluant la force primitive comme principe formel constitutif:

il est donc nécessaire de faire de nouveau appel aux formes substantielles et

d’en «réhabiliter» le concept.28 Comme déjà pour Aristote, pour Leibniz

aussi dans le Système nouveau la forme est un principe constituant de la

substance; un principe dynamique qui anime la substance et préside,

comme loi interne de développement, au déploiement absolument auto-

nome de son activité. L’autonomie de la substance est complète, mais elle

n’est pas illimitée; elle trouve une délimitation intrinsèque dans le principe

symétrique d’une passivité originelle, qui de ce fait peut etre appelée maté-

rielle. Seul le concours de ces deux principes constitue la substance comme

«Estre complet», véritable unité et indivisible métaphysique. Dans le pas-

sage précédemment cité, Leibniz opposait le concept d’«atome de sub-

stance» à celui d’«atome de matière», considéré comme faux et contraire à

la raison. Mais ce concept connaissait déjà une opposition analogue dans

l’ouverture du Système nouveau , lorsque Leibniz, contestant le caractère

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imaginaire des atomes physiques, affirmait «qu’il est impossible de trouver

les principes d’une veritable Unité dans la matière seule ou dans ce qui n’est

que passif » 29 et qu’il concluait, ayant critiqué même la possibilité de recon-

naître aux points géométriques le caractère des véritables unités: «Donc

pour trouver ces unités reelles, je fus contraint de recourir à un point reel et

animé pour ainsi dire, ou à un Atome de substance qui doit envelopper

quelque chose de forme ou d’actif, pour faire un Estre complet». 30

Naturellement, le principe originel de passivité de la substance, conçue

comme minimum métaphysique, ne s’identifie pas non plus avec la matière

corporelle des atomes physiques; il faut plutôt le concevoir dans le sens sco-

lastique de la matière première, qui en termes leibniziens se traduit en vis

primitiva resistendi.
Ainsi, de même que sur le plan physique il faut distin-

guer à côté de la vis primitiva activa, la vis primitiva passiva , à côté de la ca-

pacité originelle d’agir une capacité originelle, symétrique et opposée, de ré-

sister, pareillement les deux principes opposés, l’un formel et actif, l’autre

matériel et passif, concourent à constituer dans sa complétude la substance

métaphysique. C’est pourquoi les «atomes de substance» se définissent par

rapport à leur propension originelle à l’action et à une tout aussi radicale li-

mitation intrinsèque. Comme en physique est requise une complète symé-

trie entre vis activa et vis passiva pour que ne soit pas violé le principe de

conservation de la force totale, de la même façon la conception métaphy-

sique de l’univers propre à Leibniz, comme un maximum de perfection, re-

quiert qu’au déploiement de l’activité d’une substance corresponde une

équivalente diminution d’activité dans une autre, et partant que soient don-

nées dans toute substance à la fois la capacité d’agir et une limite. L’«Estre

complet» substantiel, la véritable unité constitutive du multiple, est à la fois

vis activa et vis passiva , comme on le lit dans un inédit de Leibniz récem-

ment publié:

Poterimus opponere invicem Protopathiam (προτοπάϑειαν) seu vim primi-

tivam passivam et Entelecheiam seu Protopoeiam, vim primitivam activam.

Illa respondet Materiae Aristotelis primae quantum admitti, haec formae

ejus substantialis. Utrumque principium Monadem facit, seu Substantiam

completam.31

237

Dans le Système nouveau , comme chacun sait, Leibniz ne qualifie pas

encore les «atomes de substance» comme des ‘monades’, tandis qu’au voca-

bulaire aristotélicien-scolastique de la forme substantielle, déjà présent dans

le Discours de métaphysique , s’associe le renvoi à l’entéléchie première d’A-

ristote. Cette reprise de concepts appartenant à l’héritage de la Scolastique

masque en réalité une remarquable différence de contenus conceptuals: si,

pour désigner le principe actif constitutif de la substance, il faut revenir à la

forme substantielle, ce nest que pour identifier celle-ci avec le nouveau con-

cept de force primitive active, dont «s’ensuit quelque chose d’analogique au

sentiment et à l’appetit»32 et si cette identification rend à son tour possible

de parler de la forme substantielle en termes d’entéléchie première, ce n’est

qu’à condition de conférer à cette expression le sens nouveau de capacité

originelle et absolue d’agir, et non plus d’acte ou de complément d’une sim-

ple potentialité:

Il fallut donc rappeller et comme rehabiliter les formes substantielles , si dé-

criées aujourd’huy, mais d’une maniere qui les rendist intelligibles [...].

Aristote les appelle entelechies premieres , je les appelle peutestre plus intel-

ligiblement forces primitives , qui ne contiennent pas seulement l’ acte ou le

complement de la possibilité, mais encore une activité originale.33

Et si enfin est repris, pour désigner le principe passif constitutif de la

substance, le concept de matière première, c’est pour indiquer cette passi-

vité tout aussi originelle, présente dans toute substance, afin que soit possi-

ble le changement métaphysique sans que se modifie l’activité totale de l’u-

nivers des substances, qui est à tout moment un maximum.

Sans vouloir réduire la métaphysique de Leibniz à la nouvelle concep-

tion de la dynamique, force est cependant de reconnaître que le concept de

force, tel qu’il s’était concrètement déterminé dans ce domaine de recher-

ches, offrait pour le moins à Leibniz un paradigme d’une puissance remar-

quable dans la reformulation du concept antique et traditionnel de forme

substantielle. Si nous perdions de vue les caractéristiques spécifiques qui

définissent pour Leibniz le concept dynamique de force, nous ne pourrions

que voir dans le fait de ramener la forme substantielle à la force primitive

une reprise et une mise en évidence de l’aspect dynamique propre à l’enté-

léchie aristotélicienne. Ou bien finirions-nous par ramener la position leib-

nizienne à une expression tardive de ce vitalisme, plus ou moins organiciste,

qui avait marqué de vastes secteurs de la pensée de la Renaissance. Mais

238

l’aspect dynamique inhérent aussi à l’entéléchie aristotélicienne n’est que la

condition rendant possible la traduction dans le langage consolidé de la mé-

taphysique du concept nouveau et original de force primitive. Et réduire la

position de Leibniz à un simple vitalisme, en perdant toute possibilité d’en

interpréter l’originalité et l’expression conçusrète, contraindrait sa métaphy-

sique à rester dans les limites d’expériences philosophiques dont par ail-

leurs il tint toujours à distinguer nettement sa pensée.

En revanche, il semble possible de relever une plus grande continuité

avec le sens et la fonction traditionnellement attachés au concept de force

dans le ròle que Leibniz attribue, dans le Système nouveau , aux formes sub-

stantielles en relation avec le problème de la multiplicité corporelle. En

effet jusqu’ici l’«atome de substance», la substance simple ou indivisible

métaphysique, a été considéré exclusivement du point de vue analytique

comme élément dernier auquel doit parvenir la décomposition d’une multi-

plicité phénoménique, dépourvue sinon de fondement réel. Mais si l’on se

place dans la perspective inverse et que l’on considère la substance simple

en tant que principe premier et absolu de composition de la multiplicité

phénoméniquement représentée par les corps, on devra alors reconnaître

dans la forme substantielle le principe unifiant du multiple. Mais puisque

les substances agissent comme principes métaphysiques et donc immatériels

de composition, cette fonction unifiante ne pourra que s’exercer sous forme

d’une organisation hiérarchique entre les substances elles-mêmes, organisa-

tion dont les corps constitueraient la représentation phénoméniquement

perceptible.

L’univers physique se présente en effet comme un ensemble infiniment

complexe d’organismes vivants ordonnés hiérarchiquement et dotés chacun

d’une propre unité; les êtres vivants, «les Machines de la nature», dont se

compose même ce qui apparaît comme pure matière inanimée, sont consti-

tués d’un nombre infini d’organes, composés à leur tour d’un nombre infini

d’êtres vivants, et ce qui en constitue la propriété la plus caractéristique est

le fait que chacun d’eux - bien que soumis à de continuelles transforma-

tions - ne perd jamais son identité.34 Tout être vivant, même dans le flux

continuel de la matière dont il se compose, reproduit continuellement la

même organisation et demeure structurellement identique. Pour la méta-

physique de Leibniz se pose donc un doublé problème: rendre compte de

la composition du multiple en tant qu’organicité et offrir un fondement au

caractère unitaire des corps. Dans le premier cas, il s’agirait d’expliquer de

quelle façon les formes substantielles constituent l’entéléchie des corps or-

239

ganiques; dans le deuxième, de motiver le maintien de leur identité structu-

relle. Dans un cas comme dans l’autre, la question renvoie à l’un des pro-

blèmes les plus épineux de la philosophie leibnizienne, que représente la

nature des composés substantiels, c’est-à-dire au problème de savoir s’ils

sont dotés seulement d’une réalité phénoménique ou bien s’ils sont méta-

physiquement fondés en tant que composés et pas seulement en tant que

résultantes de l’agrégation d’éléments métaphysiques simples.35

Dans le Système nouveau , ce type de problèmes n’est pas affronté expli-

citement, bien qu’il soit implicitement présent, et l’attention de Leibniz se

concentre sur la fonction unifiante exercée par les formes substantielles (ou

âmes) à l’égard des corps, sur la nature donc de leur union réciproque. Les

corps, dans leur multiplicité intrinsèque, sont la matière seconde, le résultat

phénoménique du concours d’un nombre infini de substances simples et

réelles, mais ils nous apparaîtraient comme «un chaos de matiere con-

fuse»,36 si n’intervenait pas la fonction unifiante et structurante d’une forme

substantielle. Un organisme vivant, une «machine naturelle», est non seule-

ment composé d’organismes infinis, mais il reste lui-même à travers toutes

les transformations qu’il peut subir, uniquement en vertu de la présence

d’une forme substantielle, qui en constitue le principe d’unité; dans les

corps organiques «par le moyen de l’âme ou forme, il y a une veritable

unité qui repond à ce qu’on appelle moy en nous».37 Les “substances corpo-

relles”38 les êtres vivants concrets, doivent donc être conçus comme le ré-

240

sultat de l’action unifiante effectuée, gràce à la forme substantielle, par des

substances supra-ordonnatrices à l’égard d’autres substances qui leur sont

subordonnées, dans une répétition de niveaux qui reproduit à l’infini un

schéma hiérarchique analogue. Dans sa correspondance à de Volder, préci-

sément dans la lettre du 20 juillet 1703, Leibniz illustre cette construction

théorique avec une grande clarté et de façon très pertinente pour une par-

faite compréhension du Système nouveau lui-même:

Distinguo ergo (1) Entelechiam primitivam seu Animam, (2) Materiam

nempe primam seu potentiam passivam primitivam, (3) Monada his duabus

completam, (4) Massam seu materiam secundam, sive Machinam organi-

cam, ad quam innumeras concurrunt Monades subordinatae, (5) Animai

seu substantiam corpoream, quam Unam facit Monas dominans in Machi-

nam.39

Si les atomes de substance sont donc les éléments simples du réel méta-

physique, les formes substantielles exercent la fonction d’articuler l’univers

des substances en un cosmos ordonné par sous-ensembles, tous également

infinis, chacun étant orienté vers un même principe ordonnateur: la forme

de la substance dominante. Le simple métaphysique constitue en ce sens le

principe d’unité du multiple physique: l’âme est pour le corps ce que l’unité

est pour la multiplicité. D’autre part, puisque toute substance est comme

un monde à part, un «univers concentré» selon une perspective unique et

que l’on ne peut répéter, de même qu’il ne peut y avoir de rapport d’in-

fluence réelle entre monde physique et monde métaphysique, on ne peut

concevoir aucune influence réelle entre substances, mais seulement des rap-

ports harmoniques de nature représentative. La multiplicité infinie des

substances subordonnées trouve en eux une expression dans l’unité de la

substance dominante, comme représentation pour le sujet percevant de son

propre corps organique. Néanmoins, le rapport entre formes unifiantes et

substances unifiées, entre âmes et corps, ne pourrait être plus étroit, et ce

qui dans le langage commun s’appelle communication n’est pas autre chose

que leur union métaphysique: la forme substantielle a une présence immé-

diate dans la machine organique, l’âme est pour le corps «comme l’unité est

dans le resultat des unités qui est la multitude».40

1.
Le Système nouveau de la nature et de la communication des substances, aussi bien que de

l’union
qu’il a entre l’âme et le corps fut publié par le «Journal des savants» dans les deux numé-

ros des 27 juin et 4 juillet 1695, pp. 294-300 et 301-306 respectivement. D’à partir de là on se ré-

férera désormais à l’édition de Gerhardt (GP IV, pp. 477-487) en citant le sigle SN, suivi de l’in-

dication de la page. Pour un aperçu d’ensemble mis à jour sur l’état des recherches relatives à ce

texte de Leibniz, voir le volume Leibniz’s ‘New System’ (1695), edited by Roger S. Woolhouse, Fi-

renze, Olschki, 1996 («Lessico Intellettuale Europeo, LXVIII»), qui rassemble les textes présentés

à la conférence internationale organisée à York (5-8 juillet 1995) - lors de la commémoration du

300eme anniversaire de la publication du Système nouveau - par la G.-W.-Leibniz-Gesellschaft, le

Centre d’études ‘Lessico Intellettuale Europeo’, la Leibniz Society of North America, la British

Society for the History of Philosophy.
2.
SN, p. 485: «Ainsi dès qu’on voit la possibilité de cette Hypothese des accords, on voit

qu’elle est la plus raisonnable, et qu’elle donne une merveilleuse idée de l’harmonie de l’univers et

de la perfection des ouvrages de Dieu». Plus loin Leibniz ajoute: «Outre tous ces avantages qui

rendent cette Hypothese recommandable, on peut dire que c’est quelque chose de plus qu’une

Hypothese, puisqu’il ne paroist gueres possible d’expliquer les choses d’une autre maniere intelli-

gible, et que plusieurs grandes difficultés qui ont jusqu’ici exercé les esprits, semblent disparoistre

d’elles mêmes quand on l’a bien comprise» (SN, p. 486). Leibniz choisit délibérément de présen-

ter la doctrine préétablie sous forme d’hypothese. Le 3 Juillet 1694, un an seulement avant la pa-

rution du Système nouveau , il écrivait en fait à J. B. Bossuet: «Enfin je crois avoir resolu le grand

probleme de l’union de l’âme et du corps. On prendra mon explication pour une Hypothese, mais

je la tiens pour demonstrée, il auroit fallu trop remonter, pour donner cette demonstration» (A, I,

10, 134).
3.
SN, p. 477: «j’ay hazardé ces méditations, quoyqu’elles ne soient nullement populaires, ny

propres à estre goustées de tout sorte d’esprit».
4.
Les textes de ce débat ont été récemment rassemblés et publiés dans une traduction an-

glaise, avec un riche déploiement d’introductions et notes explicatives, dans le volume Leibniz’s

«New System» and Asssociated Contemporary Texts,
translated and edited by Roger S. Woolhouse

and Richard Francks, Oxford, Clarendon Press, 1997. De même, le volume G. W. Leibniz,

Système nouveau de l
a nature et de la communication des substances et autres textes. 1690-1703
,

Présentation et notes de Christiane Frémont, Paris, Flammarion 1994, offre un large choix d’écrits

leibniziens liés de diverses manières au Système nouveau.
5.
Conservé actualleement à la National-Bibliothek de Vienne (Cod. 10.588), le manuscrit

contenait: [1] Principes de la nature et de la grace fondés en raison (ff. 7-39); [2] Systeme nouveau

de la nature et de la communication des substances, aussi bien que de l’union qu’il y a entre l'ame et

le corps
(ff. 42-83); [3] Eclaircissement du nouveau Sisteme de la communication des substances,

pour servir de réponse à ce qui en a été dit dans le Journal du 12 Septembre
, 1695 (ff. 84-102); [4]

Eclaircissement de l’Harmonie préetablie entre l’Ame et le corps (ff. 104-107); [5] Lettre sur les

changemens du globe de la Terre, 1714
(ff. 108-127); [6]Objections de M. Bayle avec les réponses

de l’auteur du Systeme
(ff. 128-206). Au moment de la rédaction du code, ces deux derniers écrits

étaient inédits tout comme les Principes de la nature et de la grâce. La meilleure description scien-

tifique de ce manuscrit se trouve dans l’essai de Clara Strack, Ursprung und sachliches Verhältnis

von Leibnizens sogenannter Monadologie und den Principes de la nature et de la grâce
, I. Teil: Die

Entstehungsgescbichte der beiden Abhandlungen
, Berlin, Inaugural-Dissertation, 1915.
6.
C’est ce que Leibniz laisse entendre à plusieurs reprises dans diverses lettres. On peut se

référer entre autres à: Leibniz à Des Bosses, 11 mars 1706: «In Schedis autem Gallicis de Syste-

mate Harmoniae praestabilitae agentibus, Animam tantum ut substantiam spiritualem, non ut si-

mul corporis Entelechiam consideravi, quia hoc ad rem, quam tunc agebam, ad explicandum ni-

mirum consensus inter Corpus et Mentem, non pertinebat; neque aliud a Cartesianis desideraba-

tur» (GP II, p. 307); Leibniz à Rémond, 26 août 1714: «Je me sers maintenant de l’occasion de M.

Sulli, [...] pour vous envoyer un petit discours que j’ay fait icy pour Mgr. le prince Eugene sur ma

Philosophie. J’ay esperé que ce petit papier contribuerait à mieux faire entendre mes meditations,

en joignant ce que j’ay mis dans les journaux de Leipzig, de Paris et de Hollande. Dans ceux de

Leipzig, je m’accommode assés au langage de l’Ecole; dans les autres, je m’accommode davantage

au style des cartesiens. Et dans cette derniere piece je tache de m’exprimer d’une manière qui

puisse être entendue encore de ceux qui ne sont pas encore trop accoutumés au style des uns et

des autres» (GP III, p. 624). A ce propos voir D. rutherford, Demonstration and Reconciliation.

The Eclipse of the Geometrical Method in Leibniz’s Philosophy
in: Leibniz's ‘New System’, cit., pp.

181-201, en particulier aux pages 183-188.
7.
SN, p. 478.
8.
Ibidem: «Mais dépuis, ayant taché d’approfondir les principes mêmes de la Mecanique,

pour rendre raison des loix de la nature que l’expérience faisoit connoistre, je m’apperçûs que la

seule consideration d’une masse étendue ne suffisoit pas, et qu’il falloit employer encor la notion

de la force , qui est tres intelligible, quoyqu’elle soit du ressort de la Metaphysique» (en italiques

dans le texte). Leibniz avait mentionné peu avant «[ses] essays de Dynamique» et leur importance

pour sa nouvelle métaphysique (p. 477).
9.
SN, p. 482: «C’estoit ce qui avoit forcé Mr. Cordemoy à abandonner des Cartes, en em-

brassant la doctrine des Atomes de Democrite, pour trouver une veritable unité. Mais les Atomes

de matière sont contraires à la raison [...]» et p. 478: «Il me paraissoit aussi, que l’opinion de ceux

qui transforment ou degradent les bestes en pures machines, quoyqu’elle semble possible, est hors

d’apparence, et mème contre l’ordre des choses».
10.
Parallélement au dévelopment de cette nouvelle science, à partir de la moitié des années

1990, la pensée métaphysique de Leibniz, et en particulier sa théorie de la substance, se différen-

cient de façon significative des résultats obtenus avec la rédaction du Discours de métaphysique. Le

nouveau concept dynamique de substance, bien que ne contredisant pas ces résultats, requiert

néanmoins une réélaboration non négligeable. Voir à ce sujet lessai de D. Rutherford, Meta-

ph
ysics: the Late Period,
in: The Cambridge Companion to Leibniz , edited by Nicholas Jolley, Cam-

bridge University Press, 1995, pp. 124-175, en particulier pp. 124-132.
11.
Leibniz à Des Bosses, 17 mars 1706: «Ens et unum convertuntur, sed ut datur Ens per ag-

gregationem, ita et unum, etsi haec Entitas Unitasque sit semimentalis» (GP II, p. 304).
12.
«Ad artic. (7). Ego cogito, adeoque sum, inter primas veritates esse praeclare a Cartesio

notatum est. Sed aequum erat ut alias non negligere huic pares. [...] Non tantum autem mei cogi-

tantis sed et meorum cogitatorum conscius sum, nec magis verum certumve est me cogitare, quam

illa vel illa a me cogitari. Itaque veritatis facti primas non incommode referre licebit ad has duas:

Ego cogito, et: Varia a me cogitantur. Unde consequitur non tantum me esse, sed et me variis mo-

dis affectum esse», Animadversiones in partem generalem Principiorum Cartesianorum (GP IV, p.

357).
13.
SN, p. 478: «Au commencement, lorsque je m’estois affranchi du joug d’Aristote, j’avois

donné dans le vuide et dans les Atomes, car c’est ce qui remplit le mieux l’imagination. Mais en

estant revenu, après bien des meditations, je m’apperceus, qu’il est impossible de trover les princi-

pes d’une veritable Unité
dans la matiere seule ou dans ce qui n’est que passif, puisque tout n’y est

que collection ou amas de parties jusqu’à l’infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa realité que

des unités veritables qui viennent d’ailleurs et sont tout autre chose que le points mathematiques

qui ne sont que des extremités de l’etendu et des modifications dont il est constant, que le conti-

nuum
ne sçauroit estre composé» (en italiques dans le texte).
14.
Ibidem.
15.
La Brevis demonstratio erroris memorabilis Cartesii et aliorum circa legem naturalem, secun-

dum quam volunt a Deo eandem semper quantitatem motus conservari, qua et in re mechanica abu-


tuntur
(GM VI, pp. 117-123) a été publiée en mars 1686 dans les «Acta eruditorum» (pp. 161-

163). Dans le mois de septembre de la même année les «Nouvelles de la République des Lettres»

ont publié une traduction française de ce texte sous le titre de Demonstration courte d’une erreur

considerable de M. Descartes
(pp. 996-999)
16.
Specimen dynamicum pro admirandis naturae legibus circa corporum vires et mutuas actio-

nes detegendis et ad suas causas revocandis
, GM VI, pp. 236-237. Désormais on se référera à cette

édition en citant le sigle SD, suivi de l’indication de la page.
17.
Leibniz publia dans les «Acta eruditorum» seulement la première partie du Specimen

dynamicum
.
On trouve la seconde partie, restée inèdite, dans GM VI, pp. 246-254.
18.
SD (pars II), p. 247: «spatium, tempus et motum habere aliquid de Ente rationis».
19.
Ibidem (pars I), p. 235.
20.
Ibidem : «In rebus corporeis esse aliquid praeter extensionem, imo extensione prius, alibi

admonuimus, nempe ipsam vim naturae ubique ab Autore inditam, quae non in simplici facilitate

consistit, qua Scholae contentae fuisse videntur, sed praeterea conatu sive nisu instruitur, effectum

plenum habituro, nisi contrario conatu impediatur. [...] Nam motus (perinde ac tempus) num-

quam existit, si rem ad akribeian revoces, quia nunquam totus existit, quando partes coexistentes

non habet. Nihilque adeo in ipso reale est, quam momentaneum illud quod in vi ad mutationem

nitente constitui debet».
21.
Ibidem.
22.
SD (pars I), pp. 241-242: «Quae lex cum non derivetur ex notione molis, necesse est con-

sequi eam ex alia re, quae corporibus insit, nempe ex ipsa vi, quae scilicet eandem semper quanti-

tatem sui tuetur, licet a diversis corporibus exerceatur. Hinc igitur, praeter pure mathematica et

imaginationi subjecta, collegi quaedam metaphysica solaque mente perceptibilia esse admittenda,

et massae materiali principium quoddam superius, et ut sic dicam formale addendum, quandoqui-

dem omnes veritates rerum corporearum ex solis axiomatibus logisticis et geometricis, nempe de

magno et parvo, toto et parte, figura et situ, colligi non possint, sed alia de causa et effectu, actio-

neque et passione accedere debeant, quibus ordinis rerum rationes salventur. Id principium For-

mam, an ἐντελέχειαν, an Vim appellemus, non refert, modo meminerimus per solam virium notio-

nem intelligibiliter explicari».
23.
SD (pars I), p. 237.
24.
SD (pars II), p. 248.
25.
D. Rutherford a récemment évoqué cet aspect dans l’essai Metaphysics: the Late Period

que nous avons déjà cité, pp. 127-128. Pourtant, les pages rédigées dans les années trente par M.

Gueroult et consacrées au theme des rapports entre dynamique et métaphysique dans son étude:

Leibniz. Dynamique et métaphysique , Strasbourg, 1934, sont toujours d’actualité (deuxième édi-

tion, Paris, Aubier-Montaigne, 1967), en particulier pp. 155-185. Voir aussi: F. Duchesneau, , La

dynamique de Leibniz,
Paris, Vrin, 1994.
26.
SD (pars I), p. 235: «agere est character substantiarum».
27.
SN, p. 482 (en italiques dans le texte).
28.
SN, pp. 478-479. Pour la reprise du concept de forme substantielle dans le Système nou-

veau
, consulter les contributions de G. H. R. Parkinson, Substantial Forms in the Système nou-

veau and related works
, et de A. Lamarra, Substantial Forms and Monads , dans le volume précité,

Leibniz’ s’ New System’, pp. 123-139 et 83-95 respectivement.
29.
SN, p. 478.
30.
Ibidem.
31.
Corpo e funzioni cognitive in Leibniz , Milan, F. Angeli, p. 207. Le manu-

scrit de Leibniz conservé à la Niedersachsische Landesbibliothek de Hanovre, porte la cote: LH I,

I, 4, 48.
32.
SN, p. 479.
33.
SN, pp. 478-479 (en italiques dans le texte).
34.
SN, pp. 480-482.
35.
D’après A. Robinet une tension conflictuelle entre ces deux tendances caractériserait

toute la philosophie élaborée à la maturité de Leibniz à partir des années 80 (Architectonique di-

sjonctive, automates systèmique et idealit
é transcendantale dans l’oeuvre de G. W. Leibniz,
Paris,

Vrin, 1986). D’autre part, les études de R. M. Adams dans le volume Leibniz. Determinist, Theist,

Idealis
t
(New York - Oxford, Oxford Clarendon Press 1994), nous offrent une interpretation phé-

noméniste et idealiste de la métaphysique de Leibniz.
36.
SN, p. 480.
37.
SN, p. 482.
38.
Dans le Système nouveau, Leibniz emploie soit l’expression ‘substance corporelle’ soit l’e-

xpression ‘substance organisée’ pour se référer aux organismes vivants, et en particulier aux ani-

maux: «[...] que l’animal et toute substance organisée ne commence pas [...]» (SN, p. 480); «la

[...] grande question de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l’animal, ou par

la destruction de l’individu de la substance organisée» ( ibidem ); «Pour ce qui est du corps ordi-

naire des animaux et d’autres substances corporelles, [...]» (SN, p. 481). Dans les Principes de la

nature et de la gràce
on trouve avec les mêmes fonctions les locutions ‘substance composée’ et

‘substance vivante’: «La [substance] composée est l’assemblage des substances simples, ou des

Monades» (§ 1); «et chaque substance simple ou Monade distinguée, [...] fait le centre d’une sub-

stance composée (comme par exemple, d’un animal) et le principe de son Unicité» (§3); «Chaque

Monade, avec un corps particulier, fait une substance vivante» (§4). Dans la Monadologie par

contre, ce vocabulaire est absent. Leibniz parle de ‘corps organiques’ ou de ‘corps vivans’, ou de

façon plus générique, de ‘composés’ et de ‘vivans’, mais il se réfère aux monades uniquement en

termes de ‘substances simples’.
39.
Leibniz à de Volder, 20 juin 1703 (GP II, p. 252).
40.
SN, pp. 484-485: «c’est ce rapport mutuel reglé par avance dans chaque substance de l’u-

nivers, qui produit ce que nous appellons leur communication , et qui fait uniquement l’union de

l’ame et du corps.
Et l’on peut entendre par là comment l’âme a son siege dans le corps par une

presence immediate, qui ne sçauroit estre plus grande, puisqu’elle y est comme l’unité est dans le

resultat des unités qui est la multitude» (en italiques dans le texte).


Antonio Lamarra . :

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