G. W. LEIBNIZ À ROME (AVRIL-NOVEMBRE 1689)
André Robinet
G. W. LEIBNIZ À ROME

(AVRIL-NOVEMBRE 1689)
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Après son premier séjour à Venise, Leibniz séjourne à Rome du 14 avril

1689 à la fin avril, puis s’installe pour six mois de la mi-mai au 20 novembre

1689. Il a suivi la route de Ferrare, Bologne et Loreto. Puis il quitte Rome

pour deux petites semaines afin de se rendre à Naples. Ce séjour est jalonné

par une correspondance discontinue et par de multiples écrits composés sur

place. Notre ouvrage sur cet Iter Italicum1 comporte 150 pages rien que pour

cette période romaine du voyage : il y faudrait plus de 500 pages si l’on voulait

publier ce qui fut composé par Leibniz sur du papier romain. Notre exposé ne

peut que donner en survol une image globale mais précise, des intérêts que

Leibniz prit à la fréquentation de la Ville Eternelle.

1. A l’Accademia Fisicomatematica.

Les documents recensés mettent en évidence une très large fréquentation

de l’Accademia Fisicomatematica qui, après avoir recueilli l’héritage du Giorna-

le dei Letterati
, s’efforce de maintenir à Rome une haute ambiance scientifique,

malgré les interdits de toutes sortes qui sévissent dans l’Etat papal.

Les relations avec G. G. Ciampini sont intenses et profondes, comme le

prouve la correspondance qui s’ensuivra, amorcée dans Rome même. Ciampini

a fondé cette Accademia en 1677 : nous avons les comptes rendus des séances

des deux premières années, mais rien pour la suite. Voici donc une première

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question que j’adresse aux connaisseurs des fonds romains : a-t-on connaissan

ce dans quelque archive ou bibliothèque italienne d’un dépôt concernant la

vie de cette Accademia pour l’année 1689, où l’on aurait toute chance de trou-

ver trace de la participation de Leibniz. Car nous allons voir que Leibniz, par

contre, constitue des écrits très précieux qui concernent la vie de cette acadé-

mie et que la donnée majeure du chapitre de l’Iter Italicum qui concerne Rome,

est de jeter un éclairage vivant et détaillé sur la vie des académiciens et leurs

rencontres en 1689. De plus, les multiples correspondances leibniziennes

témoignent de mentions des hommes et des faits manifestés dans ces rencon-

tres. Leibniz restera en contact étroit avec Ciampini jusqu’au décès de ce der-

nier (12/7/1698).

Deux documents permettent de se faire, du côté italien, une idée sur les

«signori» qui composent l’Accademia : La Visione Panegirico d’Andrea Penci,

publiée fin 1689, mentionne 33 «signori», avec une disposition typographique

qui met à part en tête Vettori, Ciampini et Fabretti, identifiables comme étant

le président honoraire et protecteur, le président animateur et le secrétaire de

cette année 1689. Le Vite degli Arcadi concernant Ciampini, composées par

Vincenzo Leonio qui recense 35 noms : il n’en reste que 13 de la liste Penci,

l’ouvrage des Vite, II, étant paru en 1710. Mais ces deux listes sont à leur tour

insuffisantes au regard de la documentation leibnizienne et des mentions

imprimées que l’on trouve de personnalités relevant de ladite Académie. Car

Leibniz en a connu une trentaine, dont mention est faite dans les écrits et

lettres qui ne cessent de circuler entre Rome et Hanovre. Ciampini a manifes-

tement pris Leibniz, qui appartient à une autre religion, sous sa protection et

l’a imposé dans ce contexte catholique et papal, sous le couvert de la réputa-

tion concordantiste et unitaire qu’il s’était faite. Car l’appartenance, proclamée

à la Confession d’Augsbourg, n’est pas nécessairement bien reçue par ces

savants familiers de la Cour papale et des pouvoirs du Vatican.

Le groupe des jésuites de l’Accademia est nettement repéré par Leibniz

dont les correspondances fonctionnent obliquement par mention des uns et

des autres, selon les clivages qu’il a repérés. Antonio Baldigiani est la person-

nalité la plus en vue de la Société de Jésus qui s’adonne aux mathématiques,

enseignées au Collegio Romano. Baldigiani a de l’autorité sur ses pairs et est

très proche des dirigeants de la Société, qu’il fait connaître à Leibniz. On verra

quelle place de faveur est celle de Baldigiani au regard des écrits alors compo-

sés par Leibniz. Francesco Eschinardi, dont Leibniz connaît le Cursus physico-

mathematicus
, est mêlé aux discussions sur la levée des censures anti-coperni-

ciennes. Tommaso Fantoni enseigne également au Collegio Romano et restera

sur la sellette pour procurer à Leibniz le Pater Noster dans des langues diverses.

Il n’y a que ces trois jésuites repérables dans les fréquentations que Leibniz

noue au sein de l’Accademia.

239

Leibniz aura des entretiens avec G. P. Bellori et on conserve des notes de

la visite du musée que Bellori entretenait chez lui, de même que Ciampini. Il

rencontre le sénateur florentin Filippo Buonarroti, de célèbre famille, qui l’in-

troduira à Florence auprès de Cosimo della Rena : Buonarroti possède égale-

ment des collections d’antiques remarquables. Giuseppe et Matteo Campani

fabriquent des horloges aux effets magiques. Del Palaggio est d’autant plus fré-

quenté qu’il est la boîte aux lettres des jansénistes. F. Del Torre a été égale-

ment contacté.

R. Fabretti, par sa notoriété et son âge, tient une place de choix dans ce

milieu et il mentionnera les commentaires de Leibniz dans son Inscriptionum

explicatio
. Le mathématicien Vitale Giordani engendre une correspondance

interne à Rome et discute de ses dernières publications qu’il soumet à Leibniz.

Des rencontres ont lieu avec G. V. Gravina, D. Guidi, P. Maggietti, A. Mela-

gonelli, F. Nazari, qui fut l’animateur du Giornale de Rome, P. de Nicolò, G.

Pastrizio, M. Patrizi, le mathématicien D. Quarteroni, G. D. Tomati, G. F.

Vanni, dont les articles sur le mouvement étaient connus avant le voyage, F.

M. Vettori, ancien protégé de Ricci et ami de Viviani, éminence grise du

groupe2.

Deux «jeunes», ainsi désignés par Leibniz, seront repérés en raison de

leurs capacités d’avenir. Ludovico Sergardi, qui va connaître une ascension

fulgurante lors du changement de Pape pendant le séjour de Leibniz, et Fran-

cesco Bianchini, qui comme Leibniz, appartiendra à toutes les Académies

européennes. Les relations avec Bianchini sont amples et longues, mais elles

n’eurent pas de profondeur car les deux savants pouvaient se heurter par leurs

appartenances religieuses sur les questions du calendrier et de la levée des cen-

sures anti-coperniciennes. Leibniz connaît d’autres personnages qui fréquen-

tent l’Académie, que l’on retrouve pour d’autres raisons pendant ce séjour à

Rome.

Indépendamment des correspondances, nous disposons de plusieurs écrits

qui convergent vers ce qui s’appellera le Phoranomus, pièce de physique exotéri-

que composée en même temps que la grosse Dynamica, pendant le séjour à

Rome et à Florence, tellement ésotérique que Leibniz lui-même finira par la

perdre de vue.

Or le Phoranomus a la forme d’un dialogue à multiples personnages et la

première rédaction donne en toutes lettres les clés d’identification des interlo-

240

cuteurs3. Le cadre avoué est celui des rencontres chez Ciampini, les thèmes

sont ceux qui y sont abordés, de préférence par Leibniz avec les animateurs

habituels du cercle. Des intervenants, habilement introduits, permettent à

Leibniz de rassembler les questions sur lesquelles il est intervenu, pour mon-

trer sa propre science et surtout pour faire connaître la nouvelle «dynamique»,

néologisme forgé à Rome. L’occasion de cette mise en scène est une lettre de

Foucher, qui annonce une réponse de Thévenot à un envoi de Leibniz : c’est-

à-dire que la rencontre romaine est mise sous le sceau des rencontres académi-

ciennes de Paris et, comme on va recevoir le jésuite Grimaldi, alors à Rome

entre deux bateaux, ce sont les questions de l’Académie de Pékin qui vont être

soulevées au passage. Habilement, Leibniz brosse un décor à trois composantes

académiciennes : parisien, romain et chinois. La séquence paléographique de

ces documents procure un éclairage très vif sur la vie de l’Accademia. Leibniz

met en scène Ciampini, quand il présente ses recherches sur les manuscrits de

l’époque impériale et la question des divisions en arrondissements de Rome.

Fabretti reviendra sur ces questions, mais aussi sur la composition colorée des

mosaïques et les problèmes de la teinture. Pour parler de la Chine, il fait

entrer Grimaldi avec qui il a eu des entretiens en juillet à Rome. Il voudrait

de Grimaldi plus d’attention aux procédés techniques chinois et s’engage à

fournir une machine arithmétique dont il fait la promotion en la proclamant

supérieure à celle de Pascal. Les questions mathématiques exigent la présence

de Quarteroni, mais c’est à Baldigiani que Leibniz s’adresse dès qu’il s’agit des

problèmes du mouvement et des forces. Pour renforcer la référence parisienne

de ces rencontres, Leibniz introduit Auzout qui suit effectivement les travaux

de l’Accademia. Ces pages très vivantes, révèlent la vie de l’Accademia romai-

ne en 1689.

Indépendamment de son assistance aux séances qu’évoque le Phoranomus,

Leibniz était convié dans des commissions chargées d’études par Ciampini.

Ainsi fut-il pressenti pour analyser la fresque du Pape Formose qui venait

d’être mise à jour sur les flancs du Mont Caelio. Ciampini rédige un long rap-

port préparatoire et termine ses remarques en conviant un certain nombre des

«signori» que nous venons d’évoquer à lui rendre compte graphiquement et

historiquement des détails de la fresque. Leibniz, homme de toute érudition,

est invité à venir voir ces images et à les commenter.

C’est aussi dans le cadre de cette Accademia que Leibniz essaie de former

un groupe de pression pour faire lever les censures anti-coperniciennes qui

241

sévissent toujours dans les Etats catholiques. La question est d’importance :

elle montre l’engagement religieux et scientifique de Leibniz, incommodé par

de tels interdits et fier de relever d’une Confession où la «liberté de philoso-

pher» est entière. Nous avons reconstitué cet aspect du voyage et du séjour à

Rome grâce aux correspondances avec Bianchini, et à l’étude des diverses rela-

tions avec les membres de l’Académie. Leibniz veut profiter du changement

de Pape qui survient pendant l’été 1689 : le cardinal vénitien Ottoboni passe

pour «un homme éclairé». Il fait aussitôt nommer à son secrétariat particulier

les «jeunes» de l’Accademia que Leibniz a remarqués : Bianchini, Sergardi. Le

groupe des jésuites favorable à un assouplissement des censures est celui qu’il

côtoie chez Ciampini. Ces conditions permettent d’espérer quelque succès pour

les coperniciens. De plus les Français de Rome sont depuis longtemps coperni-

ciens et galiléens : Auzout et Berthet notamment.

Leibniz compose un certain nombre de pièces qui forment un argumen-

taire destiné à ses amis : Baldigiani, Grimaldi, Auzout, etc… L’épistémologie

leibnizienne en la matière s’y déploie, qui lui confère une place originale par-

mi les positions de Clavius, de Chales, Riccioli, Gassendi, Borelli, Stefano

degli Angeli, Auzout et autres4. D’un mot la tentative cherche à introduire

les lois de la République des Lettres dans la constitution papale! Nous

publions ces pièces dans l’Iter Italicum pour souligner leur portée culturelle et

pour doter le voyage de l’une de ses finalités, accidentelle, des plus importan-

tes5.

2. Les jésuites de Rome.

Indépendamment du groupe des jésuites qui fréquentent l’Accademia,

Leibniz a rencontré longuement et à de multiples reprises C. F. Grimaldi. Gri-

maldi est revenu de Chine au moment où Leibniz arrivait à Rome et il en

repartira peu avant Leibniz. Courant juillet 1689, les rencontres sont fréquen-

tes, privées ou au sein de l’Accademia. Grimaldi est surchargé de rendez-vous :

il est venu chercher une quarantaine de jeunes jésuites, nouveaux missionnai-

res qui repartiront avec lui. Il apporte des informations de première main,

242

puisqu’il est vice-président du Tribunal des Mathématiques de Pékin que pré-

side le P. Verbiest. La nouvelle de la mort de Verbiest atteint Rome durant

l’été, ainsi que la nomination de Grimaldi à la Présidence par l’Empereur

Cam-Hi. Leibniz évoque avec Grimaldi les questions scientifiques dont fait

état le Phoranomus, mais aussi les questions politiques, religieuses, linguistiques,

technologiques etc... L’échange écrit dans Rome se poursuivra tant bien que

mal au travers de la correspondance de Leibniz avec la Chine. Leibniz rencon-

tre plusieurs des jeunes jésuites, mathématiciens notamment, qui partent pour

l’Extrême-Orient.

Ces bonnes relations avec les jésuites hommes de science, le conduisent à

converser avec les plus hautes instances de la Société : Tirso Gonzalès de San-

talla, qui est alors général des jésuites, G. B. Tolomei, procurateur de la Socié-

té, professeur au Collegio Romano et à la Sapienza, futur cardinal et corres-

pondant de des Bosses. Leibniz connaît bien F. Buonanni, le micrographiste,

P. et L. Casati, avec qui il a des entretiens dans Rome, Paolo étant professeur

de mathématiques au Collegio Romano et bien connu par ses publications sur

la chute des corps, A. Estrix, secrétaire général de la Société, G. F. de Gotti-

gnies qui ne put être rencontré, Andrea Pozzo, spécialiste de la perspective et

des grandes compositions de Saint-Ignace.

3. Les résidents français.

Il allait de soi, en fonction de ses anciennes relations parisiennes, que

Leibniz entrât en contact avec les milieux français de l’ambassade. Il y rencon-

tre le marquis de Lavardin, est protégé par le cardinal d’Estrées, assiste aux

soirées du cardinal de Bouillon, discute avec le théologien de ce dernier, F.

Dirois. Il semble qu’Auzout, qu’il avait connu à Paris dans les milieux arnal-

diens, ait servi d’introducteur : une profonde révérence incline Leibniz devant

l’Académicien des sciences de Paris, mais le conduit à discuter pied à pied

avec le cartésien sur les problèmes de la dynamique. La relation romaine avec

Auzout est des plus cordiales et des plus fécondes : elle conduit Leibniz à com-

poser le Phoranomus, à avancer la Dynamica, à participer à l’enquête de Baillet

sur la vie de Descartes, sur laquelle Leibniz détient des copies de pièces origi-

nales, et Leibniz discute de livres parus ou des ouvrages qu’Auzout est en train

de composer, notamment sur Vitruve.

Leibniz renoue connaissance avec J. Berthet, qu’il avait connu jésuite à

Paris, et qui est maintenant, comme simple abbé, au service du cardinal de

Bouillon : on reparle mathématique, astronomie : mais surtout Berthet traduit

des opéras français que le cardinal fait chanter, spectacles auxquels Leibniz est

invité.

La fréquentation de la Librairie française, alors dirigée par J. Crozier, est

243

largement attestée, notamment dans la correspondance avec F. Deseine, char-

gé des affaires éditoriales de la maison.

4. Jansénistes à Rome.

Les contacts que Leibniz noue avec les agents jansénistes, qui veillent à

Rome à la condamnation des adversaires de Jansenius et d’Arnauld et à la

protection des intérêts de leurs amis, relèvent du roman policier.

Le personnage d’Antonio Alberti (Amable de Tourreil) est difficile à per-

cer. Ce correspondant d’Arnauld a pris un nom de guerre aux initiales arnal-

diennes. Leibniz entretient avec lui de longues discussions sur les principes de

la raison, les rapports de la raison avec la foi, le problème de la liberté, les

questions scientifiques et, notamment l’avancement de la rédaction de la Dyna-

mica
. La liaison des deux hommes est sympathique quoique non sans arrière-

pensées. Leibniz a cherché à percer l’identité d’Alberti, l’a suivi pour savoir où

il logeait : mais il a été restreint à utiliser la boîte postale tenue par del Palag-

gio pour communiquer avec l’agent janséniste, qu’il rencontre à la nuit dans le

«Caffehaus» de la via della Pace à deux pas de la piazza Navona. On y parle

actualité car Alberti est très renseigné ; on évoque les grands procès en cours,

notamment le péché philosophique, la nouvelle philosophie, etc… Leibniz

compte Alberti parmi ceux qui peuvent intervenir pour la levée des censures.

Les lettres échangées plus tard sont du plus haut intérêt philosophique, notam-

ment sur la question de la nature du corps et de la force.

Il ne semble pas que Du Vaucel ait été connu : mais ce correspondant

d’Arnauld et d’Hesse-Rheinfels espionne Leibniz, le suit dans ses déplace-

ments et dans ses rencontres avec Alberti. Les mentions qu’il en fait permet-

tent de préciser quelques points du séjour de Leibniz à Rome.

5. Les libertins et le quiétisme.

Cet extraordinaire coup de sonde dans la vie de la Ville en 1689 permet

de tester l’intérêt porté par Leibniz aux milieux libertins, hautement menacés

au coeur de l’Etat papal. L’affaire ne se déclenchera qu’après le départ de

Leibniz, en été 1690, mais celui-ci manifestera un intérêt certain pour savoir

ce qui advient des personnalités appréhendées. Il s’agit d’E. Gabrielli, prélat

romain, protonotaire apostolique mis en place par Innocent XI et confirmé

par Alexandre VIII ; et d’A. Oliva, ancien responsable de l’Accademia del

Cimento, devenu médecin du Pape. Les deux hommes ont fomenté dans

l’anti-chambre papale une Accademia dei Bianchi contre laquelle l’Inquisition

déclenchera ses foudres. Les micro-textes leibniziens à ce sujet apportent un

intérêt nouveau à cet épisode dramatique, puisque Gabrielli sera très long-

244

temps enfermé et qu’Oliva se suicidera après un interrogatoire. Nous en avons

profité pour récupérer partout où nous passions en Italie les documents se rap-

portant à cet épisode barbare du libertinisme italien. On apprend que Leibniz

a cherché à voir Oliva, mais qu’il n’a pu y parvenir pendant son séjour romain.

Or les pièces dont nous disposons témoignent de l’intersection volontaire de la

part de l’Inquisition entre deux causes différentes : la liberté de pensée des

libertins et les fondements du quiétisme, qui comportent des propositions sur

la nescience de Dieu. Leibniz s’adressera à Bianchini et Ciampini pour en

savoir plus, mais aussi à Alberti.

6. Bibliothèques et archives de Rome.

L’objectif du voyage italien reste officiellement la recherche des docu-

ments historiques et généalogiques concernant les origines de l’histoire des

Guelfes, que Leibniz sait alliés à la Maison d’Este et à la Comtesse Mathilde.

Partout où il passe, il commence par s’adresser au pouvoir central en sa qualité

de conseiller aulique, bibliothécaire du duc de Brunswic-Lunebourg, afin d’ob-

tenir l’autorisation d’utiliser les archives d’Etat et les bibliothèques princières.

Il a obtenu l’autorisation de consulter la Bibliothèque Vaticane et les

Archives du Vatican. A la Vaticane, il se lie avec Schelstrate, premier biblio-

thécaire qui lui donnera un mot d’introduction décisif pour le bibliothécaire

de Florence, Magliabechi. E. Noris succédera à Schelstrate, et Zaccagni, qui est

alors second bibliothécaire, deviendra le premier après l’élévation de Noris au

cardinalat fin 1695. Zaccagni restera le correspondant préféré pour les recher-

ches dans la Bibliothèque Vaticane. Côté archives, Leibniz s’adresse à G. Bis-

saïga, premier gardien, le second étant Tommaso de’ Giuli, qui fait partie de

l’Accademia de Ciampini.

Leibniz a consulté de nombreux manuscrits et imprimés. Notamment le

fameux Codex Domnizonis, admirable objet d’art aux huit miniatures de couleur

et d’or, dont la consultation procure une argumentation acérée sur la généalo-

gie de Mathilde, sur laquelle Leibniz consulte tout ce qui s’est écrit dans les

fonds vaticans. Nous avons relevé les mentions de consultation que Leibniz a

laissées, en cherchant à savoir quels manuscrits ou imprimés correspondaient.

Leibniz s’est beaucoup intéressé aux manuscrits de la Reine Christine de

Suède. Pour rencontrer la souveraine, Leibniz apportait de Vienne une lettre

d’introduction de Spinola pour le cardinal Azzolini, ami de la Reine. Mais cel-

le-ci est mourante. Ses obsèques se déroulent le 23 avril 1689 de Santa Maria

della Navicella à la basilique Saint-Pierre. Leibniz en est alors à son premier

séjour à Rome. Azzolini, héritier de Christine, meurt à son tour le 8 juin. Inno-

cent XI cherche à accueillir les trésors de la Reine, mais meurt à son tour le

245

12 août. Un des premiers actes d’Alexandre VIII sera de tenter la récupération

du trésor: il semble que Leibniz ait réussi à consulter quelques pièces manu-

scrits avant son départ, qu’il retardait dans ce but.

Leibniz a également consulté les fonds de la Barberine, de la Casanatense,

et des bibliothèques des cardinaux qu’il rencontrait.

Une rumeur, prenant consistance autour d’Alberti en 1695, laisse enten-

dre que Leibniz pourrait devenir premier bibliothécaire de la Vaticane dès

l’élévation de Noris à la pourpre. Effectivement rien ne peut être objecté

contre une proposition faite par Noris en ce sens, étant donné l’estime que se

portent les deux hommes. Mis au courant par Bodenhausen, Leibniz s’empres-

se de se déclarer flatté par une telle initiative. Malheureusement une telle offre

«tire après soi d’autres engagements», notamment une conversion au catholi-

cisme, que Leibniz n’a jamais songé à accomplir.

7. Rencontre de cardinaux.

La mort d’Innocent XI et l’élection du nouveau Pape déclenchent les res-

sorts constitutionnels de l’Etat papal, notamment la convocation d’un concla-

ve vers lequel convergent tous les cardinaux du monde. Avouons que Leibniz

aura été bien servi par l’actualité et on comprend qu’il ait prolongé son séjour

pour assister aux péripéties d’une élection que l’on annonçait rapide.

Ses relations politiques et ses positions religieuses conciliatrices lui per-

mettent de rencontrer nombre des cardinaux romains ou qui se rendent à

Rome pour le conclave. La cardinal Azzolini n’a pu être rencontré, mais Leib-

niz a discuté avec G. Barbarigo, cardinal de Padoue, protecteur de la vie scien-

tifique, grand diffuseur des lumières en Italie. Leibniz souhaite le succès d’un

«papabile» de cette carrure, très «République des Lettres». Il connaît G. Casa-

nata qui lui ouvre sa bibliothèque, A. Cibo, qui s’occupe des archives du Vati-

can, L. Colloredo, G. Spinola avec qui il discute de réunion des Eglises, etc.

Leibniz se tient au courant des nombreux imprimés qui surgissent alors,

ainsi que des «factum» qui invectivent contre tel ou tel cardinal. Une véritable

campagne politique publique est engagée. Leibniz y va de ses écrits à ce sujet,

supputant les chances des uns et des autres. Il est initié par Ciampini, et il

reçoit à l’ambassade de France, ainsi que d’Alberti, nombre de renseignements

sur les événements du conclave.

Leibniz bibliothécaire du Vatican? Leibniz cardinal? Une lettre à Alberti

concernant le conclave suivant, car Alexandre VIII n’eut pas le délai suffisant

pour faire savoir s’il était pour la République des Lettres au Vatican, évoque

les conversations de Rome et Leibniz s’écrie : «Si j’étais électeur, je donnerais

ma voix à Barbarigo (encore) ou Coloredo, ou Casanata… car ce sont des

gens connus au moins dans la République des Lettres, et de plus capables de

246

gouvernement…» Leibniz préfère donc un pape éclairé à un analphabète. Il

s’imagine volontiers en cardinal.

8.«Si j’étais Pape...»

Survenue le 12 août 1689, la mort d’Innoncent XI rompt les premières

relations tissées avec le souverain. Pour la meilleure santé du Pape un Dodecas-

tichon Votivum
est composé en juin 1689. Mais les voeux de Leibniz, pas plus

que les soins des médecins, ne peuvent rien pour la survie du pontife. Un

poème sur le thème de «pour qui sonne le glas», en italien, est composé vers

le 12 août. Les obsèques grandioses seront célébrées pendant la semaine du 15

août avec un fastueux cortège mortuaire le 18.

Le conclave s’ouvre le 14 août : Leibniz recueille nombre d’imprimés qui

relatent les diverses cérémonies, depuis les obsèques d’Innocent XI jusqu’au

couronnement d’Alexandre VIII, le 16 octobre. De nouveau composition d’un

chant, de congratulation cette fois, un Carmen gratulatorium pour l’élection

récente du nouveau Pape. Mais aussi la sollicitation transmise par les amis

récemment mis en place pour consulter les archives de la Reine Christine.

Leibniz a pris un profond intérêt à ces événements d’actualité, s’est initié

au fonctionnement de la Constitution romaine et de la Cour papale, et, de

Venise le 23 mars 1690, à la veille exacte de son départ pour Trieste et Inns-

bruck, il écrit à Hesse-Rheinfels : «Si j’étais Pape, je voudrais…» Cette longue

pièce décrit l’utopie papale de Leibniz en redistribuant les rôles parmi les

ordres et les congrégations : ce serait une véritable académie au pouvoir, une

utopie scientifico-morale. Si j’étais bibliothécaire de la Vaticane, si j’étais cardi-

nal, si j’étais Pape… Le séjour romain, qui s’achevait le 20 novembre 1689,

avait remué Leibniz en profondeur, sans le désarçonner un seul instant de ses

origines guelfes et mélanchthoniennes6.

247

G. W. LEIBNIZ

LE VOYAGE EN ITALIE

Mars 1689-

Mars 1690

INNSBRUCK 30/3/90 VIENNE 8/2/89

TRENTE 26/3/90 ISTRIE

1.
G. W. Leibniz : Iter Italicum (mars 1689-mars 1690). La dynamique de la République des Lettres,

Florence, Olschki 1988, 496 pp., coll. «La Colombaria. Accademia Toscana di Scienze e Lette-

re». Le chap. 2.4 comporte «Le premier arrêt à Rome», et le chap. 4 porte sur «Le séjour à

Rome», pp. 41-191 : A l’Accademia Fisicomatematica, Les «Signori» de l’Accademia, La mise

en scène du «Phoranomus», L’affaire Copernic, La commission d’études du Pape Formose, Les

jésuites et la Chine, Les autres jésuites romains, Les résidents français, Les agents jansénistes, Les

libertins de Rome, Les recherches dans les bibliothèques et archives, Les milieux politiques,

cardinaux et papes.
2.
Ce chanoine, âgé à cette époque, a joué un rôle important lors du changement d’éditeur

du Giornale en 1678 et a soutenu Ciampini. Seconde question posée aux érudits romains : qui

était-il, car nous n’avons rien trouvé le concernant.
3.
Nous éditons le Phoranomus à part, en fonction de sa relation intime avec l’Iter Italicum et

en raison de son contenu qui dévoile pour la première fois publiquement les lois de la dynami-

que.
4.
L’une de ces pièces sera remise à Viviani lors du passage à Florence pour qu’il s’en

serve à Rome où il se rend. Bodenhausen recevra mission d’aller à Rome pour continuer les

tractations avec ceux que nous venons de nommer sur les censures.
5.
Leibniz a aussi fréquenté l’Accademia della Conferenza Ecclesiastica ou Collegio De

Propaganda Fide, également présidée par Ciampini. Il s’est rendu à l’Accademia matematica

animée par Domenico Quarteroni au palais Pamphili. L’Accademia de Ciampini se réunit dans

l’immeuble que celui-ci possède derrière Santa Agnese, près de la piazza Navona, via dell’Ani-

ma.
6.
Cette communication a été présentée sous forme de Conférence publique le vendredi 7

novembre 1986, Sala Borromini, sous la Présidence du Professeur Ludovico Gatto, Assesseur à

la Culture de la Commune de Rome, et à l’invitation du Lessico Intellettuale Europeo et de la

Leibniz-Gesellschaft.


André Robinet . :

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